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    Chronique

    L’intelligence au cinéma

    Louis Cornellier
    23 décembre 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Le grand théoricien T. W. Adorno (1903-1969) n’avait pas une haute opinion de la valeur intellectuelle du cinéma. « Chaque fois que je vais au cinéma, écrivait-il en 1951, j’en sors plus bête et pire que je n’y suis entré, malgré toute ma vigilance. »

     

    Penseur très critique de ce qu’il appelait l’« industrie culturelle », le philosophe, avec son collègue Max Horkheimer, considérait le septième art comme une sorte d’opium du peuple. Le cinéma propose en effet une fuite, ainsi qu’on le dit souvent, mais ce n’est pas « une fuite devant la triste réalité ; c’est au contraire une fuite devant la dernière volonté de résistance que cette réalité peut encore avoir laissée subsister en chacun ».

     

    Professeur de philosophie au collégial, Ludvic Moquin-Beaudry, dans Cinéma critique (Nota bene, 2017, 210 pages), résume bien la pensée décapante d’Adorno sur le sujet. « Outil de plus (et des plus efficaces) pour la domination de l’humain par l’humain », machine idéologique visant à modeler la conscience des masses « consommatrices », le cinéma serait une école de résignation devant l’état actuel du monde, présenté comme immuable.

     

    « Dans les dessins animés, écrivaient Adorno et Horkheimer, Donald Duck reçoit sa ration de coups comme les malheureux dans la réalité, afin que les spectateurs s’habituent à ceux qu’ils reçoivent eux-mêmes. » La souffrance, ajoute Moquin-Beaudry, devrait nous inciter à changer le monde qui la crée. Au cinéma, avec Rocky (1976), on apprend plutôt que le courage consiste à s’adapter « à ce qui déshumanise ». On ne pense donc pas ; on gobe un sirop tranquillisant.

     

    Du bon cinéma

     

    Au début des années 1960, note Moquin-Beaudry, Adorno adoucit son jugement sur le cinéma. Il continue de condamner le cinéma commercial, « une formule qui impose son interprétation au spectateur », mais reconnaît la possibilité d’un « cinéma émancipé », c’est-à-dire, explique Moquin-Beaudry, « dont le sens demeure ouvert » et « qui donne à voir les possibles occultés par l’état des choses actuel, au premier desquels se tient l’émancipation de toute domination ».

     

    Ce cinéma émancipé, le philosophe Olivier Ducharme le trouve dans les films des frères Luc et Jean-Pierre Dardenne. Les oeuvres des frangins belges, explique Ducharme dans Films de combat (Varia, 2017, 178 pages), montrent, « sans fard ni artifice, les injustices et les inégalités d’un monde enfoui sous les décombres d’une sauvage logique économique ».

     

    Voir un film des Dardenne n’est pas une expérience reposante. Une fois entré dans ce monde, on ne peut plus fuir, justement. Comme les personnages aux prises avec la précarité et l’humiliation, le spectateur étouffe, lui aussi, dans cet univers glauque, sans musique, filmé par une caméra à l’épaule qui ne permet pas d’échappatoire. Il faut voir L’enfant (2005), Le silence de Lorna (2008) et Deux jours, une nuit (2014) pour comprendre la force de ce cinéma, qu’Adorno aurait sûrement aimé.

     

    Ducharme fait bien ressortir la charge émancipatrice de ces films, tournés par des cinéastes doublés de brillants penseurs. Inspiré par l’oeuvre du grand philosophe Emmanuel Levinas, « le cinéma des Dardenne offre une opposition à un monde social entièrement voué à une vie économique. La rencontre d’autrui déchire la coquille de l’égoïsme et met en question l’abstraction du politique ». On est plus près de Bernard Émond, préfacier de ce livre, que de Star Wars, mettons.

     

    Besoin de critique

     

    La portée intellectuelle des grands films américains commerciaux est généralement affligeante. Leur contenu demeure néanmoins révélateur de l’esprit d’une époque, que les critiques sagaces savent saisir.

     

    L’écrivain américain Daniel Mendelsohn est un de ceux-là. Surtout connu, dans la francophonie, pour son essai Les disparus (Flammarion, 2007), qui raconte l’histoire de certains membres de sa famille exterminés par les nazis, Mendelsohn, spécialiste des lettres gréco-latines, est d’abord un remarquable critique du prestigieux New York Review of Books. Si beau, si fragile (J’ai lu, 2017, 640 pages) regroupe plusieurs de ses essais récents sur des livres, des pièces de théâtre et des films.

     

    Ses critiques des films de Tarantino sont brillantes et assassines. Mendelsohn parle de la « terrible vacuité » de Tuer Bill (2003) et de la brutale bêtise de Le commando des bâtards (2009), qui se vautre dans « une vengeance qui ramène les juifs sur le même plan moral que les nazis ». Il réserve un sort aussi sévère à Avatar (2009), de James Cameron, mais épargne Souvenirs de Brokeback Mountain (2005), d’Ang Lee, un lucide drame « typiquement gay », écrit-il.

     

    Les films que commente Mendelsohn sont loin d’être tous intelligents, mais le critique est si perspicace que ses analyses émerveillent. Le cinéma, la preuve est là, a besoin de la critique pour faire vraiment réfléchir.













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