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    Chronique

    Dre Smith et Mme Oates

    Louis Hamelin
    23 décembre 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    Passé pratiquement inaperçu de notre côté de l’Atlantique, l’automne JCO, en France, a brillé d’un certain éclat. En octobre seulement, la Bibliothèque nationale de France a enregistré les dépôts légaux de trois ouvrages portant la signature de Oates, tous parus aux Éditions Philippe Rey : La princesse-Maïs et autres cauchemars, un recueil de sept nouvelles totalisant 381 pages (!), traduit de l’américain par Christine Auché et Catherine Richard ; Paysage perdu, un prolixe récit autobiographique sous-titré De l’enfant à l’écrivain, traduit de l’américain par Claude Seban ; et la réédition en format poche de son essai de 2003 sur l’écriture et la création littéraire, La foi d’un écrivain, aussi traduit par Seban. Pas loin d’un petit millier de pages en tout, et c’est sans compter le dernier film d’Ozon, L’amant double, adapté d’un polar de cette auteure de quelque 150 bouquins, tous genres confondus et en incluant les titres parus sous pseudonyme : la grande dame désormais nobélisable des lettres américaines.

     

    « Au commencement, nous sommes des enfants imaginant des fantômes qui nous effraient. Peu à peu […], nous devenons nous-mêmes ces fantômes, hantant les paysages perdus de notre enfance », écrit-elle au début de Paysage perdu. Pour elle, ce « paysage des premiers temps » fut une région rurale de l’ouest de l’État de New York, au nord de la ville de Buffalo. Ce territoire de l’enfance formant, en gros, un cercle de 45 kilomètres de rayon, était bordé à l’ouest par la rivière Niagara et les chutes du même nom, dans lesquelles il pourrait être tentant, pour le critique en mal de repères, ou simplement un peu déconcerté, comme moi, par l’ampleur de l’oeuvre, de voir une métaphore prédestinée de la puissance de travail et de l’énergie créatrice de la future romancière. Mais il n’est pas tant question, dans Paysage perdu, de ce mielleux piège à tourtereaux que d’un cours d’eau à la fois plus modeste et prégnant, dont le nom sonne comme du Fenimore Cooper : Tonawanda Creek. « L’écrivain, dit Oates, est celui qui comprend le profond mystère du “familier”. L’étrange opacité de ce que nous avons vu des milliers de fois. Et la perte inconsolable, quand ce qui allait de soi nous est finalement ôté. »

     

    En 1960, fraîchement diplômée de l’Université de Syracuse, Oates s’arracha définitivement au cocon familial pour entreprendre une maîtrise en littérature américaine (« puis, si tout allait bien, un doctorat… ») à Madison, dans le Wisconsin. « N’y a-t-il pas, de temps à autre, un avantage véritable à l’échec ? » demandait-elle dans un des essais de La foi d’un écrivain, où elle s’intéressait à certains ratages productifs de la littérature : Faulkner en poète raté, Henry James en auteur de théâtre frustré, Andersen se rabattant sur le conte après avoir échoué partout ailleurs, etc. Le long chapitre de Paysage perdu intitulé « Nighthawk : souvenirs d’une époque perdue », qui raconte son expérience universitaire, se présente comme un riche développement de cette intuition d’une fécondité liée à la conscience de l’échec.

     

    À 22 ans, avec une poignée de nouvelles publiées à son actif, elle hésite encore à se voir comme une écrivaine. « Quand je me qualifie de romantique, je l’entends en termes (sic) de livres, de littérature, de carrière d’enseignement. Depuis ma première année de primaire […] je voulais enseigner, et cette vie me paraît d’ailleurs toujours magique aujourd’hui, des dizaines d’années plus tard : professeur. » Mais « j’avais apparemment supposé que l’écriture — l’écriture de fiction — s’imposerait toujours d’une façon ou d’une autre, comme ces robustes fleurs sauvages qui jaillissent à travers les fissures du béton ; je n’aurais pas vraiment besoin d’y dédier du temps. […] écrire venait de mon moi le plus profond et le plus intime, et ne pouvait avoir aucun rapport avec le fait de gagner sa vie. » Admiratif, un de ses professeurs lui conseille de tourner le dos au doc et « simplement d’“écrire” — et d’habiter n’importe où excepté à proximité d’un campus ».

     

    Écrivain professionnel ou écrivain prof ? Éternel dilemme, même dans ce pays qui, plus que tout autre, a fait de la littérature un immense marché lucratif pour certains. Le destin de Joyce Carol Oates, pour s’accomplir, aura besoin d’un peu plus que l’insomnie, la tachycardie et le mariage avec un brillant doctorant du nom de Ray Smith. Il fallut encore le coup de pouce d’un examinateur de la vénérable institution patriarcale accordant à « Joyce Carol Smith » son « master », mais lui fermant la porte du cycle supérieur. « Je fus soulagée, c’est vrai, mais je fus aussi déçue. Il est toujours douloureux d’être rejetée, même par ceux dont on ne souhaite pas réellement l’approbation. »

     

    Elle obtiendra tout de même son doctorat de l’Université du Wisconsin, honoris causa, un quart de siècle et une cinquantaine de livres plus tard.













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