Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Amélie Panneton pose sa petite laine sur la détresse du monde

    Gestionnaire des urgences à la Croix-Rouge, la romancière accorde le mot «vérité» au pluriel

    23 décembre 2017 |Dominic Tardif | Livres
    Au contact de la bonté fondamentale de l’humain en situation de crise humanitaire, Amélie Panneton relativise un peu la laideur du monde.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Au contact de la bonté fondamentale de l’humain en situation de crise humanitaire, Amélie Panneton relativise un peu la laideur du monde.

    De l’autre côté de la fiction. Durant le temps des Fêtes, Le Devoir part à la rencontre d’écrivains gagnant leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.


    « Plus ça va, moins j’ai de certitudes. C’est pernicieux, parce que plus j’avance dans la vie, moins je suis convaincue de savoir de quoi je parle », lance Amélie Panneton en pouffant de rire au bout d’une heure de conversation. Ce qui ne signifie pas pour autant que nous devrions douter des capacités de l’écrivaine à s’acquitter de sa « job de jour » à la gestion des urgences, à la Croix-Rouge canadienne. Au contraire.

     

    « En fait, je dis que c’est pernicieux, mais je pense que c’est surtout sain d’avoir de plus en plus de doutes, précise-t-elle. Ça m’aide beaucoup, comme auteure et au travail, de ne jamais tenir pour acquis que je sais déjà ce que quelqu’un va me dire quand il ouvre la bouche ou que je connais toujours la meilleure façon de régler un problème. »

     

    En cette année au cours de laquelle politiciens, journalistes et usagers de réseaux sociaux auront souvent joué à « ma menterie est plus vraie que la tienne », aucun roman n’aura déconstruit avec autant de grâce et de finesse que Petite laine (Éditions de Ta Mère) cette idée à la fois usée jusqu’à la trame et trop vivace qu’il n’existe en ce monde tumultueux qu’une seule vérité.

    On pourrait parfois essayer de définir les régions du Québec par le meilleur de ce qu’elles ont à offrir
    Amélie Panneton
     

    Dans un futur pas si lointain, trois veilles dames se rappellent, à la demande d’une jeune recherchiste, comment elles ont inventé le tricot graffiti, cette pratique consistant à recouvrir à des fins contestataires le mobilier urbain de gigantesques foulards et autres ouvrages à base de fils. Les verbatim de leurs entretiens révéleront différentes versions d’une même colocation, vécue avec une quatrième amie aux motivations spectaculairement élusives.

     

    « La mémoire, c’est toujours une fiction ou un mensonge », résume la romancière et nouvelliste (Le charme discret du café filtre, 2011), un constat s’appliquant aussi aux constructions que l’on échafaude nous-mêmes au sujet des autres, malgré toute la bienveillance du monde. De décembre 2015 à mars 2016, Amélie Panneton collabore pour la Croix-Rouge à l’accueil de 11 000 réfugiés syriens. « Ce sont des moments où tous ces préjugés qu’on ne sait même pas qu’on a éclatent, parce qu’on se trouve devant des gens qui ont exactement les mêmes besoins que nous on aurait si on se trouvait dans cette situation-là », explique celle qui, à 31 ans, occupe maintenant le poste de directrice adjointe à la planification et au développement des capacités opérationnelles pour la gestion des urgences à la Croix-Rouge canadienne, division du Québec.

     

    « On recevait autant des familles aisées qui parlaient déjà français que des familles avec onze enfants qui venaient de la campagne profonde et qui avaient pris l’avion sans souliers. Alors, ce que ça m’a apporté, cette opération, c’est une meilleure compréhension de la complexité de ce que c’est, la Syrie. » Comment ensuite conjuguer le mot « vérité » autrement qu’au pluriel ?

     

    L’autre majorité silencieuse

     

    Bien que née à Québec, Amélie Panneton passe son enfance au nord du Nouveau-Brunswick. Elle devient très tôt une « lectrice vraiment vorace » et, comme bien des filles de sa génération, essaime sur LiveJournal quelques fragments de fiction intime pendant l’adolescence. Pourquoi alors choisir les études internationales (au bac), puis les études urbaines (à la maîtrise), plutôt que celles en littérature ?

     

    Entre autres parce que « lire et écrire sont des activités solitaires, et [que] je suis déjà beaucoup solitaire. J’avais le goût de sortir de moi-même, d’étudier quelque chose qui me permettrait de rencontrer des gens, de découvrir des choses différentes de ce qui se trouve dans les livres ». Elle ajoute avoir toujours souhaité « contribuer de façon positive à la balance du monde ».

     

    L’ancien poste qu’elle occupait à la Croix-Rouge lui aura permis de coordonner des équipes de bénévoles en Outaouais, en Abitibi-Témiscamingue et dans les Laurentides. Votre maison passe au feu, ou est inondée, et vous n’avez nulle part où aller, rien à manger, rien pour vous couvrir ? Ce sont eux qui viendront vous fournir de quoi tenir bon.

     

    « Ça m’a beaucoup rassurée sur la bonté fondamentale de l’humain, souligne Amélie. Côtoyer des bénévoles qui donnent de leur temps pour aider des gens qu’ils ne connaissent même pas, ça relativise un peu la laideur du monde. »

     

    Une rencontre du vrai (!) Québec à laquelle ne pourrait survivre la binarité bébête d’une pensée séduisante, mais inexacte, tentant d’opposer les régions à la ville. « On parle souvent de la majorité silencieuse et il y a une majorité qui est effectivement silencieuse au Québec, mais qui est bien intentionnée et qui aurait besoin d’entendre davantage de discours inspirants », avance celle qui faisait paraître en septembre un premier roman pour ados, Comme une chaleur de feu de camp (Hurtubise).

     

    « Pendant l’accueil des réfugiés syriens, il y avait à Montréal des bénévoles de partout au Québec qui sont venus prêter main-forte, et pas seulement des gens des grands centres urbains qui avaient déjà côtoyé des immigrants du Moyen-Orient. On se souvient que l’accueil des réfugiés a été très controversé, qu’il y a eu des relents de xénophobie, et c’est important de nommer ces choses-là, mais on pourrait aussi parfois essayer de définir les régions du Québec par le meilleur de ce qu’elles ont à offrir. »

     

    Ce qu’il faut pour vivre

     

    Face aux problèmes concrets s’abattant sur ceux à qui la Croix-Rouge porte secours, la littérature pourrait ressembler à un exercice vain. Mais ? « Mais c’est une fausse dichotomie », observe Amélie Panneton. « En fait, je ne sais même pas si “concret” est un mot que j’aime. Les problèmes que je contribue à régler, ce sont des problèmes immédiatement saisissables, mais ce serait énorme ce que ça causerait comme autres problèmes de ne pas avoir accès à de l’art. Ce n’est vraiment pas vain de lancer des choses dans le monde qui sont juste un petit peu à côté des logiques habituelles du monde du travail et de l’argent. »

     

    « On le voit dans toutes les opérations d’urgence, conclut-elle. Une fois que les besoins essentiels sont assurés, que les gens ont ce dont ils ont besoin pour survivre, rapidement on pense à ce dont on a besoin pour réellement vivre. »

     












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.