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    Critique

    Camus et Casarès en toutes lettres

    Tout comme Philippe Sollers et Dominique Rolin, leur amour se met à nu dans une abondante correspondance passionnée

    16 décembre 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Entre 1944 et 1959, l’écrivain et la comédienne ont laissé leur passion adultère s’enflammer au cœur de 865 lettres.
    Illustration: Tiffet Entre 1944 et 1959, l’écrivain et la comédienne ont laissé leur passion adultère s’enflammer au cœur de 865 lettres.
    Comme lecteurs, il arrive que l’on éprouve une sorte d’immense privilège. Celui par exemple de pénétrer dans l’intimité des écrivains, derrière leur œuvre, presque sous les mots.
    «Correspondance (1944-1959)»

    Cet accès inédit aux coulisses de la vie, aussi bien intime que littéraire, c’est bien souvent leur correspondance, quand elle est rendue publique, qui nous l’offre. 
    Et rien de tel que des lettres d’a­mour pour y arriver.

    L’auteur de L’étranger, Albert Camus, rencontre la jeune comédienne Maria Casarès en mars 1944 chez l’écrivain Michel Leiris, à Paris, lors de la représentation du Désir attrapé par la queue de Pablo Picasso. Elle a 21 ans, lui en a 30. Ils deviendront amants le 6 juin 1944, le jour du débarquement allié, après avoir fait connaissance au cours des répétitions de la pièce écrite par Camus, Le malentendu, montée par le Théâtre des Mathurins.

    Les 865 lettres que se sont échangées Albert Camus (1913-1960) et Maria Casarès (1922-1996) sont tour à tour vives, lumineuses et incandescentes. « Rations de bonheur » datées de juin 1944 au 30 décembre 1959, elles forment la trame et le récit d’une passion amoureuse d’exception que viendra seulement interrompre la mort de l’écrivain dans un accident de la route le 4 janvier 1960.

    Mais Camus est un homme marié : sa seconde épouse, Francine Faure, est en Algérie depuis deux ans et n’a pas pu le rejoindre en raison de l’Occupation allemande et des activités de l’écrivain au sein de la Résistance.

    « Mais avec tout cela je ne crois pas qu’il faille renoncer à quoi que ce soit — je ne vois pas pourquoi la fin de la guerre serait la fin de ce que nous sommes », lui écrit-il le 21 juillet 1944, sur le point de rentrer à Paris et de rejoindre l’aventure journalistique de Combat. Malgré cela, au retour en France de l’épouse de Camus, la relation entre l’écrivain et la comédienne va connaître un hiatus de quatre ans, avant de reprendre par hasard autant que par nécessité le… 6 juin 1948.
    Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé
    Catherine Camus

    Pendant une dizaine d’années, en dépit des doutes, des découragements et des séparations, ils vont donc s’aimer. « Je t’en supplie, n’oublie pas le bonheur. N’oublie pas que même si nous sommes diminués, mutilés, limités, nous sommes faits pour le bonheur, et qu’il est là, chaque jour, à chaque instant, qui nous guette, si nous ne nous raidissons pas, si nous y consentons », écrit Maria Casarès le 28 février 1950.

    Offrant un éclairage singulier sur la vie et l’œuvre de ces deux icônes du XXe siècle, l’ensemble forme une sorte de roman intime qui palpite et fascine — et dont on voudrait pouvoir citer des passages par centaines.

    « Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé », écrit Catherine Camus, la fille de l’écrivain, dans l’avant-propos qu’elle signe. Difficile de ne pas lui donner raison.

    Sollers-Rolin, une passion fixe
    «Lettres à Dominique Rolin 1958-1980»

    Quand Philippe Sollers fait la rencontre de Dominique Rolin en octobre 1958, il a 22 ans, elle en a 45. Lauréate du prix Femina en 1952 pour Le souffle, elle était veuve du sculpteur et dessinateur Bernard Milleret, mort l’année précédente. Sollers, lui, venait de publier Une curieuse solitude, un premier roman encensé à la fois par Mauriac et par Aragon.

    Ces deux êtres pour qui la littérature formait le centre de leur existence ne cesseront jamais vraiment de s’écrire.
    Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse Philippe Sollers

    Les Lettres à Dominique Rolin 1958-1980 rassemblent 256 lettres que Philippe Sollers a adressées à Dominique Rolin, depuis leur rencontre jusqu’à l’achèvement de Paradis 1. L’ensemble, qui doit faire quatre volumes, provient d’archives déposées dans un fonds spécial de la Bibliothèque royale de Belgique après la mort de l’écrivaine d’origine belge en 2012 à l’âge de 98 ans. Un prochain tome donnera la parole à Dominique Rolin.

    Absent de Paris, depuis Bordeaux ou Le Martray, sur l’île de Ré, Sollers lui écrit même s’ils se parlent pres­que tous les jours au téléphone. « Ce matin, en entendant ta voix, j’avais envie d’avaler mon téléphone. » (20 juillet 1963)
    Photo: Thomas Coex Agence France-Presse Dominique Rolin

    Professions de foi, bulletins de liaison, les lettres sont graves et légères tout à la fois, mais jamais lourdes. « Il est assez étrange de penser que nous avons l’un et l’autre “ changé ” en nous rencontrant. C’est une sorte de vie seconde, et de vie seconde par seconde qui a eu lieu à partir de là. Pas un instan­­­­t ne m’y semble gratuit, ou inutile, ou faux. » (29 mars 1964)

    Malgré certaines complications — Sollers épouse en 1975 la psychanalyste, écrivaine et sémiologue d’origine bulgare Julia Kristeva, avec qui il aura un fils —, pendant plus d’un demi-siècle il s’agira d’une véritable « passion fixe » — pour reprendre le titre d’un roman de Sollers paru en 2000.

    Missives tendres, amusées ou combatives, tendues vers le travail ou le temps qu’il fait, ces lettres forment une incursion inédite dans le laboratoire d’une œuvre, au gré d’une complicité amoureuse, intellectuelle et littéraire, disons-le, joyeusement hors normes.

    « Mon doux amour, accueille-moi bien, avec ton beau rire, tes jambes tièdes. Je ne sens plus mon corps, j’ai l’impression d’être un pur esprit. Fais-moi descendre sur une terre où je puisse m’ancrer, profondément, dans la chaleur vivante. Oui, moi aussi j’aime ton cœur, ton âme, ton corps. Notre amour est maintenant accompli et pourtant il ne cesse d’étendre ses racines. Je t’embrasse, ma belle terre, mon labour, mon clair regard. Je compte les jours. » Lettre d’Albert Camus à Maria Casarès, 28 février 1951
    Correspondance (1944-1959) / Lettres à Dominique Rolin 1958-1980
    Albert Camus, Maria Casarès, Gallimard, Paris, 2017, 1312 pages ★★★★ / Philippe Sollers, Gallimard, Paris, 2017, 400 pages ★★★ 1/2












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