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    Chronique

    Les marmottes du Montana

    Louis Hamelin
    9 décembre 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    J’ai ma propre version du jour de la marmotte. Je rouvre les yeux ce matin-là et je songe que je dois écrire une chronique où il sera question du premier recueil de nouvelles d’un auteur étasunien prometteur, la jeune trentaine, né dans le Michigan, vivant au Montana, où il gagne sa vie comme guide de pêche à la mouche professionnel. Qu’il ait été découvert par le New Yorker (Wink est devenu le plus jeune écrivain à y faire paraître une nouvelle en 2011), et salué d’outre-tombe par un Jim Harrison qui, sur ses dernières photos, ressemble de plus en plus à un Yoda du Wild West avec les oreilles moins proéminentes, que son livre ait été traduit par Michel Lederer et paraisse en français dans la collection « Terres d’Amérique » chez Albin Michel, tout cela semble couler de source.

     

    Dans mon 2 février à moi, la nouvelle jeune sensation des lettres étasuniennes ne travaille pas toujours comme guide de pêche. Il peut arriver qu’elle — et prenons, ici, quelques secondes pour nous réjouir de ce rare triomphe du féminin sur le masculin, car s’il est un « boys’ club » dans la littérature américaine, c’est bien cette bande de l’Ouest —, il peut arriver, dis-je, qu’elle gagne sa croûte comme reporter à la pige ou qu’elle enseigne la littérature à l’Université de Missoula, en attendant de se lancer dans l’élevage du bison ou autre chose.

     

    La jeune sensation a de préférence roulé sa bosse et exercé trente-six métiers, comme Elwood Reid, tour à tour charpentier en Alaska, videur, barman, cuisinier et animateur d’ateliers d’écriture — et d’ailleurs, qu’est-il devenu ? Bûcheron en Oregon est une autre bonne « ligne de CV » pour l’éventuelle recrue de la « Montana Connection ». Et donc, j’ai sauté du lit, prêt à mettre mes pas dans mes propres traces, sur ces sentiers bien balisés, pour ne pas dire lourdement pavés, car, comme disait l’autre, un mythe est un mythe est un mythe et Missoula n’est peut-être pas Venise, mais il commence à y avoir foule à cette école du Montana. Michigan-Montana Express : la vieille trail de Hemingway…

     

    Cette littérature, il faut bien le dire, ne nous dépayse plus tellement avec ses grands solitaires vivant majoritairement dans des maisons mobiles ou des maisonnettes isolées au bout de chemins de terre et de longues allées gravillonnées s’enfonçant au milieu des collines et des prairies sauvages, et roulant majoritairement en pick-up pour aller poser leur cul sur un tabouret dans le genre de bar qui est pratiquement désert à l’heure du 5 à 7 et où les seuls personnages en vue, assis beaucoup trop près de nous, sont « un costaud [coiffé] d’un Stetson maculé de sueur et orné d’une plume de faisan mitée, plantée dans le bandeau. Ses cheveux hirsutes se déployaient sous le bord du chapeau et il était vêtu d’un gilet de cuir avec rien en dessous sinon une toison de poils d’un noir bleuté. Son compagnon, beaucoup plus petit, la peau très pâle, était presque chauve, hormis une longue mèche de cheveux blonds clairsemés qu’il avait ramenée sur le côté du crâne. Il portait […] à la ceinture, dans une gaine, un poignard à manche de plastique jaune clair censé imiter la corne ».

     

    On ne se sauve pas en courant, on ne referme même pas le livre, parce que ce gars, Callan Wink, écrit plutôt bien. Il a déjà ses obsessions, par exemple le champ de bataille des bords de la Little Big Horn où continue de mourir, traversant le recueil telle une grosse truite céleste saisie de convulsions d’éternité, le fantôme du général Custer lardé de flèches et castré par les squaws. Dans la meilleure de ces neuf nouvelles, le chef de chantier d’un complexe résidentiel huppé appelé Yellowstone Club provoque la mort de quatre ouvriers d’origine mexicaine en les obligeant à travailler le jour de Thanksgiving, sous la menace implicite d’aller mettre son nez dans les papiers (ou leur absence) de ces immigrants au statut légal douteux. La descente aux enfers morale de notre homme le mènera finalement à la tente à sudation des Indiens Crows, puis à une éblouissante scène de rédemption où danse sacrée du Soleil et basketball se fusionnent pour donner une authentique apothéose américaine.

     

    Au passage, sur les traces du contremaître Rand, on aura vu, triste spectacle, les bords de la mythique Yellowstone se couvrir de « [vastes demeures] de pierre et de bois genre chalet », avec « télésiège privé [menant] au sommet de la montagne depuis le garage de la maison », et destinées aux milliardaires de la nouvelle économie et autres génies des applis et du fric instantané.

     

    Le travail de Michel Lederer est impeccable. En traduisant correctement les « three coveys of Huns and two sharptails » du texte original, il m’a appris qu’aux États-Unis, on désignait la perdrix hongroise (hungarian partridge) du nom de la tribu d’Attila. Je suis impressionné.













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