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    Chronique

    Le sens du vouloir obscur

    Maya Ombasic
    2 décembre 2017 |Maya Ombasic | Livres | Chroniques

    Il y a quelques semaines, Samuel, un de mes étudiants, brillant jeune homme dans la vingtaine, m’avouait avoir été traumatisé par un cours complémentaire d’astrophysique : les vertiges au-dessus de sa tête l’ont renvoyé à sa petitesse et au fait que, face à l’infini et à l’absence de sens, tout ça n’a justement aucun sens.

     

    Pour échapper à l’absurde et aux silences pascaliens qui l’angoissent, Samuel a décidé de lâcher l’école afin de faire ce qu’il aime réellement : dessiner infiniment petit pour ne pas penser à l’infiniment grand. Il veut devenir bédéiste. Faire comme Hergé ou Jacques Goldstyn, qu’à ma grande honte je ne connaissais pas.

     

    Que les Éditions de La Pastèque publiaient des choses insolites, ça, je le savais, mais que les histoires proposées par cette petite maison qui carbure au talent et à l’originalité ne correspondent pas à nos attentes inconscientes, cette découverte, je la dois à Samuel.

     

    « Vous verrez, Jacques Goldstyn propose des histoires pour enfants qui remplissent le vide existentiel creusé par le cruel monde des adultes. C’est ce que je veux faire aussi : raconter la vie en images pour protéger les enfants du non-sens », m’a-t-il dit.

     

    En feuilletant les deux derniers livres pour enfants de Goldstyn, Azadah et Arbragan — le premier ayant récemment été récompensé par un Prix du Gouverneur général —, on découvre effectivement des enfants déroutés et laissés à eux-mêmes dans un monde qui ne tourne pas rond.

     

    Azadah est une petite Afghane qui a envie de faire comme son amie Anja la photographe, qui elle peut sillonner le monde et témoigner de sa beauté et de sa misère. Sauf qu’Azadah, à la différence d’Anja, ne peut pas tisser son destin à la lumière de ses inspirations.

     

    La seule chose qu’elle pourra éventuellement tisser, ce sont les tapis afghans, le métier de tisseuse étant presque exclusivement réservé aux filles. Mais Azadah a une idée ingénieuse : elle tissera elle-même une montgolfière avec les burkas séchant à l’air libre et les engins qui autrement servent à fabriquer les bombes. Et elle ira rejoindre son amie en s’élevant au-dessus du monde des hommes.

     

    Dans Arbragan, il est aussi question d’évasion dans les hauteurs. L’activité préférée du petit solitaire au coeur du récit, c’est de se cacher dans le feuillage touffu du vieux chêne Bertolt. Observer le monde des hommes à partir des cimes des arbres, c’est prendre conscience des êtres fragiles, comme les chenilles ou les hiboux, qui eux aussi aiment se cacher sur Bertolt. Sauf qu’un jour Bertolt meurt et le petit solitaire, dans un geste de désespoir, pense au recyclage pour sauver son ami : les mitaines que plus personne n’utilise servent à cacher Bertolt de sa mise à nu dans la mort.

     

    On referme les histoires pour enfants de Jacques Goldstyn avec le sentiment d’avoir suivi une leçon de philosophie.

     

    Chaque fois qu’un étudiant me repose cette fastidieuse question du sens de la vie, je me sens comme ces entités étranges dans Arrival (L’arrivée) de Denis Villeneuve, qui tentent d’entrer en contact avec l’humanité malgré la totale incommunicabilité entre nos deux dimensions. Je sais intuitivement qu’il existe un sens à tout ça, mais dès que j’essaye de l’expliquer, il se dérobe… Pourtant, je sais qu’il existe dans l’univers un vouloir obscur dépersonnalisé qui veut la vie plutôt que son contraire, une force vitale qui veut vivre et se déployer, tout en échappant à notre intelligence. À bien y penser, cette volonté d’être, n’est-ce pas l’unique réponse possible face à ce problème fondamental : convaincre un jeune en pleine crise existentielle que la vie vaut quand même la peine d’être vécue.

     

    Dans Le banc du temps qui passe. Méditations cosmiques (Éditions du Seuil), Hubert Reeves parle lui aussi d’une force aveugle qui peut expliquer l’origine de l’univers et de notre conscience pour l’observer, cette dernière étant le véritable miracle de la vie.

     

    Entre, d’un côté, le hasard et le non-sens, et, de l’autre, le grand architecte omniscient, Hubert Reeves cite à son tour le célèbre anthropologue Lévi-Strauss : le « vouloir obscur qui, au long de millions d’années et par des voies tortueuses et compliquées, sut assurer la pollinisation des orchidées grâce à des fenêtres transparentes laissant filtrer la lumière… » Ce vouloir obscur transcende nos petites subjectivités, car le « ça » veut dans l’univers, sans savoir « qui » veut.

     

    Le sens de la vie se situe peut-être dans cette conscience qui doute et qui s’aperçoit qu’il y a des choses qui la dépassent et qu’elle ne peut pas tout comprendre. Cette intuition d’une réalité hors de notre portée prend périodiquement des formes concrètes et passe de l’obscurité à la clarté dans les magiques histoires de Goldstyn, dans l’oeil clairvoyant de mon étudiant Samuel ou dans l’apaisante et sage parole d’Hubert Reeves.

     

    C’est ça, le sens de la vie : un vouloir obscur qui alterne sans cesse entre le voilement et le dévoilement, entre l’être et le néant, entre le dicible et l’indicible. Enfin, je crois. Peut-être.













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