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    Serge Bouchard sur le long chemin de la résilience innue

    25 novembre 2017 |Dominic Tardif | Livres
    Une photo de Luc Leclerc, 2016.
    Photo: Luc Leclerc Une photo de Luc Leclerc, 2016.

    « Aujourd’hui, les Innus voyagent à travers l’Amérique », souligne Serge Bouchard dans Le peuple rieur, en évoquant les nombreux périples que mènent de jeunes autochtones afin de se recueillir partout sur le continent, là où leurs frères et soeurs ont longtemps dû résister à des pouvoirs souhaitant « tuer l’Indien dans l’enfant ».
     

    « Aurais-tu cru, Serge, que les Innus se rendraient un jour aussi loin à l’autre bout de la planète, au-delà de la Grande Eau ? » lui réplique avec un sourire que l’on devine taquin Natasha Kanapé Fontaine, dans une lettre écrite à l’invitation du Devoir depuis Aotearoa — le nom maori de la Nouvelle-Zélande — où la poète séjournait au cours des dernières semaines.

     

    « J’en étais sûr, que les Innus iraient aussi loin qu’en Nouvelle-Zélande », répond au bout du fil le principal intéressé, en appuyant de sa gravissime voix de mammouth laineux sur le mot « sûr ». C’est que Serge Bouchard connaît intimement la résilience et la soif de vivre de ce peuple dont il faisait la rencontre à la fin des années 1960.
     

    Une relation féconde dont Le peuple rieur (cosigné par Marie-Christine Lévesque) trace la chronique, en emboîtant la petite histoire d’un chercheur en visite au Nitassinan, le pays des Innus, dans celle, tragique et lumineuse, d’une nation ayant obstinément refusé d’être reléguée au passé, malgré les efforts sournois et obstinés du colonisateur européen ou du gouvernement canadien.

    Photo: Serge Jauvin Une photo de Serge Jauvin, 1982
     

    Ce texte à la fois savant et intime, que Bouchard décrit comme une lettre d’amour, s’érige ainsi en salutaire ouvrage de vulgarisation à l’heure où le Québec médiatique mesure l’étendue de sa méconnaissance des Premières Nations et multiplie les périphrases pour désigner sans risquer la bourde les indigènes, les autochtones ou les premiers occupants. Un quant-à-soi respectueux, s’étant heureusement substitué à un mépris historique, mais sur lequel un dialogue digne de ce nom ne peut éclore, regrette le coanimateur de l’émission C’est fou et récent lauréat d’un Prix du Gouverneur général pour son essai Les yeux tristes de mon camion (Boréal).

     

    « Oui, l’histoire est très lourde entre Québécois et Innus, reconnaît-il. Ça vient avec certaines tensions, mais s’il y a bien une chose qu’il faut laisser tomber, c’est sa garde. Nous sommes tous des humains, et quand on a dans l’oeil le respect nécessaire, les relations entre les gens et les cultures deviennent des choses formidables. Il faut plonger. »

    Photo: Serge Jauvin Une photo de Serge Jauvin, 1982
     

    « Ce que ce livre dit, c’est arrêtons d’inventer des mots pour toujours éviter le problème », poursuit celui pour qui il vaut mieux investir dans la réelle écoute de l’autre plutôt que dans les formules figées, tout aussi bienveillantes soient-elles. « Le wishful thinking, ça existe depuis longtemps. C’est dans l’Ouest, un des milieux les plus durs à l’égard des Premières Nations, qu’on a développé ces petites phrases de réparation. On essaie de corriger le passé avec de telles phrases, mais quelles sont les conséquences de telles phrases ? Il n’y en a pas. Dans la bouche de nos politiciens, ce sont des phrases creuses et vides. »

     

    À la posture en apparence noble, mais parfois hypocrite, de la prudencelexicale, Serge Bouchard préfère celle de l’authenticité totale, au risque d’écailler l’épais vernis du politiquement correct.

    Photo: Paul Provencher Une photo de Paul Provencher, 1954
     

    « J’utilise dans ce livre le mot “indien”, ou le mot “sauvage”, et je ne me sens pas mal à l’aise », assure le jeune septuagénaire quant à ce choix que certains qualifieront sans doute de problématique, « mais j’aime encore plus qu’on parle des Innus, des Eeyous, des Anichinabés, des Attikameks ou des Hurons-Wendat. Je préfère qu’on parle de leurs vraies identités. Moi, si j’étais Innu, ce que je trouverais ben plus insultant que de me faire appeler Indien, c’est de me faire appeler autochtone, parce que c’est une catégorie vague et générale qui dit rien pantoute sur le plan culturel. »

     

    Du canot de son ami Michel Mollen jusqu’à la table des aînés où on l’invitait à s’asseoir il y a quelques années, lors de l’inauguration officielle de la Maison de la culture innue à Ekuanitshit (Mingan), Serge Bouchard raconte donc surtout ici une chaleureuse amitié tissée de nombreux fous rires et de silences qui rassérènent. « Tant d’anthropologues, tant d’ethnographes ont fait l’erreur de nous prendre pour de la chair à recherches », écrit Natasha Kanapé Fontaine dans sa lettre célébrant un contre-exemple parfait de ce qu’elle dénonce.

    Photo: Serge Jauvin Une photo de Serge Jauvin, 1983

     

    « On a toujours voulu les faire disparaître, les Innus. On a toujours combattu leur indienneté, et tu sais quoi ? Ils sont encore là ! Ils. Sont. Encore. Là », répétera à plusieurs reprises au cours de notre entretien le communicateur, ému et étonné. « Les Innus sont en train de se remettre du coup fatal de la sédentarisation, des réserves, qui a failli les tuer. On est dans la renaissance totale chez les Innus, beaucoup grâce aux jeunes artistes. Il y a encore beaucoup de travail à faire, mais la nouvelle culture innue se bat pour exister et pour retourner l’histoire à l’envers. »

     

    Ils seront là demain, promet avec optimisme, bien que sans jovialisme, l’épilogue du Peuple rieur. « Beaucoup de belles paroles sont prononcées ces temps-ci par nos dirigeants. Plusieurs prises de conscience émergent, mais encore très peu de réelles politiques. Je vois un intérêt palpable chez les Québécois pour les Indiens, mais il y a encore beaucoup d’ignorance. On reconnaît davantage leur existence, mais on n’en sait pas toujours plus sur ce qu’ils sont. »

    « Mingan. Tout semble si tranquille sur cette plage. Et pourtant le lieu est imprégné de l’esprit des Anciens, il vibre d’histoire. Mais de quelle histoire parle-t-on ? De celle de l’Amérique, supposée avoir débuté en 1492 avec Christophe Colomb ? Nous savons que les Amérindiens existaient bien avant la venue des Européens, qu’ils étaient même des dizaines de millions sur le continent, du cap Horn jusqu’en Alaska, mais qu’en est-il des Innus ? À quand remonte leur présence dans l’arrière-pays du Québec ? Voilà combien de siècles qu’ils se réunissaient tous les étés sur les côtes, combien de générations à peaufiner leur savoir et leur dextérité, à marcher, canoter, trapper dans les bois, à assurer la continuité des grandes familles ? L’archéologie est une bonne amie. Comme toutes les sciences de la mémoire, elle nous accompagne au fond des choses ; elle établit des liens, des séquences, des transformations, elle dessine les contours des ères et des époques et des existences passées. Sans l’archéologie, ce passé basculerait dans la « préhistoire », manière coloniale de dire qu’il serait sans histoire. Car, pour les gens sérieux, l’Histoire commence avec l’écriture. Faux, dit l’archéologie, les objets parlent, les bribes et les morceaux témoignent : le territoire en son entier est un livre ouvert. Des Laurentides au Labrador, et partout dans la vallée du Saint-Laurent, on retrouve les traces d’une très ancienne activité humaine. Pour la seule Côte-Nord, près de mille cinq cents sites archéologiques sont connus, dont la majorité témoignent d’une occupation amérindienne. Cependant, ces fouilles ont été largement concentrées sur le littoral, aussi nous avons peu de connaissance en ce qui a trait à l’intérieur des terres ; cet immense espace conserve à ce jour ses mystères. À mesure que s’ouvrent de nouveaux chantiers, des hypothèses se vérifient, des réalités s’échafaudent, et revivent. » Extrait de «Le peuple rieur»

    Kuei Kauishtut («Bonjour le barbu», surnom donné à Serge Bouchard par les femmes dans les années 1970) Serge, je t’écris d’Aotearoa, le nom autochtone de la Nouvelle-Zélande. Aurais-tu cru, Serge, que les Innus se rendraient un jour aussi loin à l’autre bout de la planète, au-delà de la Grande Eau ? T’écrire, c’est une initiative bien spéciale qui m’a été proposée depuis le Québec. Au moment d’écrire ces lignes, je sais que dans quelques jours je quitterai Aotearoa pour revenir au pays.

    Tu le sais peut-être, malgré que nous soyons nombreuses et nombreux aujourd’hui à parler en notre propre nom, que nous nous présentons à notre manière, à notre rythme : il est encore difficile de nous faire comprendre. L’être humain, dans sa relation avec l’Autre, peut longtemps être têtu dans sa peur de l’inconnu. Et longtemps. Il nous faut parvenir à raconter ces histoires orales qui ont autant à apporter que l’histoire écrite — ou même la complètent d’une manière particulièrement efficace. Alors, dans ce monde de luttes, de défaites et de victoires pour l’inclusion et l’harmonie des peuples, il y a toi. Il y a Serge Bouchard, celui qui raconte, celui qui parle, celui qui sait. Malgré cela, on n’écoute pas assez. On ne t’écoute pas assez comme on n’écoute pas assez Joséphine Bacon qui s’essouffle. On ne tend pas l’oreille aux aînés qui ont pourtant passé leur vie à amasser ces récits pour nous les raconter. Pourvoir à la pérennité de la mémoire humaine, s’assurer que les savoirs pour la survie puissent être transmis à la prochaine génération. Faire en sorte que perdure l’humain. L’Innu. Dans sa plus pure essence.

    Aussi, pour les jeunes, je ne sais pas ce que pourrait vouloir dire, Serge Bouchard qui écrit un livre sur les Innus. Tant d’anthropologues, tant d’ethnographes ont fait l’erreur de nous prendre pour de la chair à recherches. Résultats de calculs, sujets d’études fascinants et édifiants. Je crois que cette fois-ci, saisir comment leur peuple peut être perçu différemment, de cette manière par laquelle nous nous démarquons, ce rire qui nous est propre, cela leur prouvera que nous pouvons aussi être compris pour ce que nous sommes de bon et surtout, pour ce que nous pouvons apporter de florissant aux autres peuples.

    Il y a le rire qui fait mal, et le rire qui fait du bien. Le rire qui sauve, aussi. Celui qui libère de l’anxiété, qui assèche les larmes. Qui fait oublier les tristes événements. Peut-être pas nécessairement oublier totalement ceux-ci, mais il nous prive du moins de leur poids le temps d’un éclat. On ne compte plus les fous rires. En fait, l’hilarité ne peut pas appartenir qu’aux Innus ! Parce que souvent, c’est ce qui nous rassure lors de nos pérégrinations. Ce qui fonde nos relations avec les autres peuples autochtones, même si nous sommes différents de par nos cultures, le rire est ce qui nous lie directement les uns aux autres. Je l’ai expérimenté souvent, et d’autres pourront en témoigner. Il y a ce qu’on appellerait l’humour autochtone : une autre manière de voir les choses, de rire des choses, de les tourner à la dérision. Ce que Rémi Savard appelle le rire précolombien, et bien, je pense qu’il a survécu jusqu’à nous — donc s’il est beaucoup moins précolombien, il doit être maintenant post-colonial ! Telle une pierre très précieuse qui se fait polir par le temps et les vagues du monde. Qui ne va pas dans les musées, ni les livres.

    Je sais que tu sais tout ça, mon cher Serge, j’avais seulement envie de donner aux lecteurs une idée de ce que le rire représente pour moi et peut-être pour nous. Ainsi, avec toi, elles et ils découvriront le peuple rieur au travers de ces pages que j’ai savourées, qui m’ont fait du bien. Et qui m’ont fait bien rire.

    Et rire malgré l’oppression, je crois, est notre plus grand pouvoir.

    N’est-ce pas l’amour qui finalement réunit les différents individus ? N’est-ce pas la tendresse qui t’a fait revenir auprès des Innus ? Et n’est-ce pas ton amitié qui t’a fait écrire ce livre, et surtout, le devoir de la mémoire et de la transmission ? Que manque-t-il à notre relation, Premières Nations et Québécois ?

    Tshi nashkumitin, merci.
    Ma minat tshi uapemetan.
    Natasha Kanapé Fontaine
    Le peuple rieur. Hommage à mes amis innus
    Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Lux éditeur, Montréal, 2017, 320 pages












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