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    Critique livre

    La tragicomédie de Michèle Ouimet

    25 novembre 2017 |Christian Desmeules | Livres
    Le livre de Michèle Ouimet explore surtout la réalité de la condition des femmes.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le livre de Michèle Ouimet explore surtout la réalité de la condition des femmes.

    Sans enfants, sans famille, sans homme dans sa vie, mal embouchée, Jacqueline Laflamme a donné sans compter toute sa vie au journalisme. Amère, colérique, encore un peu sonnée, elle a été congédiée à 69 ans « dans la honte et le déshonneur » après presque un demi-siècle au service d’un quotidien montréalais.

     

    Atteinte d’un cancer de la bouche, dont elle est en rémission, elle décide sur un coup de tête d’aller s’enterrer, à 72 ans, au « Bel Âge », une résidence cossue pour personnes âgées du quartier Outremont.

     

    Après La promesse (Boréal, 2014), dans lequel une journaliste parrainait une jeune Afghane réfugiée à Montréal, L’heure mauve est le second roman de Michèle Ouimet, journaliste et chroniqueuse au quotidien La Presse.

     

    En se frottant aux règles de vie en commun de l’établissement, cette ourse mal léchée va aussi rapidement trouver matière à s’indigner. « Sa stratégie était élémentaire : défoncer des portes et mettre son poing sur la table en ouvrant sa grande gueule. »

     

    Parmi cet aréopage de bourgeois à la retraite, son style détonne. Mais une nouvelle politique d’« apartheid » entre résidents malades et bien portants mettra le feu aux poudres. Jacqueline voudra créer un journal et un comité de résidents. Une initiative qui ne sera pas sans conséquence.

     

    L’écriture est efficace, sans vrai style — comme plusieurs des livres publiés au Québec au cours des dernières années —, les dialogues sonnent juste. L’intérêt est ailleurs.

     

    Cette tragicomédie un peu fourre-tout offre une galerie de personnages bien découpés : la propriétaire de la résidence endettée jusqu’au cou, des employés et quelques résidents triés sur le volet. À coup de retours en arrière, de Tombouctou au Pakistan, de Montréal à Téhéran, le roman retrace la vie active — et passée — de ces personnages.

     

    Ils ont eu pour la plupart une existence remplie, couronnée de succès. Ils ont été médecin, juge, professeur d’histoire à l’université, journaliste. Mais qu’en reste-t-il ? La santé les abandonne, leur mémoire commence à leur jouer des tours, leurs enfants — quand ils en ont — rechignent souvent à leur rendre visite. Résidence de luxe ou pas, la maladie est souvent le grand égalisateur.

     

    Si certains d’entre eux parviennent à nouer des liens d’amour ou d’amitié, l’auteure pose malgré tout un regard terrifiant sur cet univers collectif de la vieillesse.

     

    Mais sous ce vernis général, L’heure mauve explore surtout la réalité, moins rose encore, de la condition des femmes.

     

    Élyse, femme au foyer qui s’est occupée d’un homme qui l’a systématiquement trompée. Françoise, qui a sacrifié ses intérêts et donné cinq enfants à un homme qui l’a laissée pour une femme plus jeune. Tous les personnages féminins semblent être victimes des hommes ou de leur époque.

     

    Le portrait est sombre, par tiel certes, mais il distille aussi certaines vérités rarement exprimées sur « l’heure mauve », ce moment quand « le jour se bat contre la nuit et que les ombres s’allongent ».

    « Elle se lève, le corps engourdi. Elle colle son nez sur la porte-fenêtre. Les balcons sont vides. Elle a l’impression de vivre au milieu de gens éteints que plus rien n’intéresse sauf le train-train de la résidence, comme s’ils avaient abdiqué leur vie. Les résidents ressassent les mêmes souvenirs jour après jour avec un entêtement exaspérant. « Dans mon temps… » Si elle entend encore une fois cette phrase, elle prend un flingue et se brûle la cervelle. » Extrait de «L’heure mauve»

    L’heure mauve
    ★★★ 1/2
    Michèle Ouimet, Boréal, Montréal, 2017, 376 pages












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