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    Entrevue

    Parler des yakuzas avec un certain doigté

    25 novembre 2017 |Christian Desmeules | Livres
    Jake Adelstein est une sorte de phénomène. Il a passé vingt ans à couvrir le crime organisé au Japon, il est à la fois amateur de single malt et… prêtre zen.
    Photo: Frank Zeller Agence France-Presse Jake Adelstein est une sorte de phénomène. Il a passé vingt ans à couvrir le crime organisé au Japon, il est à la fois amateur de single malt et… prêtre zen.

    À bien des égards, Jake Adelstein est une sorte de phénomène. Il a passé vingt ans à couvrir comme journaliste le crime organisé au Japon, il est à la fois amateur de single malt et… prêtre zen.

     

    Né dans une famille juive du Missouri, il a intégré au début des années 1990, à l’âge de 24 ans — après des études de littérature comparée à la prestigieuse Université Sophia de Tokyo, fasciné par la philosophie bouddhiste —, la rédaction d’un des plus importants quotidiens japonais, le Yomiuri Shinbun (avec un tirage de 10 millions d’exemplaires).

     

    Il y travaillait exclusivement en japonais. Affecté d’abord aux faits divers, il va vite s’intéresser, avec un certain doigté, à la mafia japonaise, les fameux yakuzas. Sa condition de gaijin lui ayant sans doute permis d’approcher plus facilement cet univers de marginaux composé au tiers d’étrangers (le plus souvent d’origine nippo-coréenne).

     

    Tout cela, il l’a raconté en 2016 dans son premier livre, Tokyo Vice (récemment réédité en poche dans la collection « Points »), qui revient sur ces douze années passées à couvrir le beat policier et les activités du crime organisé au Japon. Livre-enquête, roman documentaire, Tokyo Vice était une fascinante plongée à cru dans les bas-fonds de Tokyo.

     

    Mais ces « frictions » n’ont pas été sans conséquence. À la suite de menaces de mort, sa femme et ses deux enfants avaient dû être rapatriés aux États-Unis et placés sous la protection du FBI.

     

    Un pouvoir occulte

     

    Le dernier des yakuzas, le nouveau livre du journaliste de 48 ans, tire son origine d’une promesse faite à un chef yakuza repenti, Saigo, qui lui a servi de chauffeur et de garde du corps à partir de 2008, au plus fort des menaces qui pesaient contre lui. Avant sa reconversion, Saigo était chef d’une sous-branche de l’Inagawa-kai, le troisième groupe criminel en importance du Japon.

     

    À travers le destin de ce criminel repenti et de dizaines de témoignages de première main, Jake Adelstein nous brosse aussi une histoire de la mafia japonaise des cent dernières années. Une histoire vue de l’intérieur, dans laquelle racket, extorsion, prostitution, paris clandestins et trafic de drogue forment le pain quotidien.

     

    « J’avais déjà une certaine fascination envers le crime organisé en général, reconnaît Jake Adelstein, joint par courriel au Japon. Mon oncle, que je ne nommerai pas ici, était présenté comme le dauphin de Meyer Lansky [un associé important des Luciano, célèbre famille mafieuse aux États-Unis]. On l’avait même décrit comme le dernier des gangsters juifs. »

     

    Si les yakuzas sont bien présents dans la culture populaire (cinéma, télévision, mangas), leur importance au pays du Soleil levant au cours des cent dernières années est plus que symbolique. C’est un secret de Polichinelle : la démocratie japonaise et le crime organisé, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont avancé main dans la main.

     

    « Le Japon a encore deux gouvernements, croit le journaliste, qui écrit principalement aujourd’hui pour The Daily Beast, un site d’information américain. Mais les liens entre les deux sont mieux cachés que jamais. À l’occasion, comme dans le cas de l’ancien ministre de l’Éducation Shinomura, ces liens sont exposés en plein jour. »

     

    « Le parti qui est actuellement au pouvoir au Japon, le Parti libéral démocrate, a été fondé avec de l’argent yakuza. C’est essentiellement un groupe yakuza d’extrême droite », conclut Jake Adelstein. Avec la même absence de scrupules moraux, des comportements de bandits similaires à ceux du crime organisé. « Ce sont des gens qui ne sont préoccupés que par leurs propres intérêts et ceux de leurs copains. Le copinage est tellement yakuza. »

     

    Un mal nécessaire ?

     

    Plusieurs Japonais, semble-t-il, estiment que le crime organisé est une sorte de mal nécessaire. « Je ne pense pas que ce soit un mal nécessaire. Je dirais que seulement un Japonais sur quatre aujourd’hui le croit. À une époque où il existait au Japon une discrimination rampante envers les Coréens, les burakumin [une des plus importantes minorités au Japon] et d’autres personnes mis au ban de la société, les yakuzas leur offraient une famille, une raison d’être et une forme de discipline. »

     

    « Mais à la lueur du racisme et de la discrimination qui sont aujourd’hui tacitement approuvés par le gouvernement Abe, je peux comprendre l’attrait qu’exercent à nouveau les yakuzas sur certains exclus de la société. Les gens au Japon disent souvent qu’ils préfèrent le crime organisé au crime désorganisé… »

     

    Sans surprise, Le dernier des yakuzas risque d’être interprété comme une forme de provocation par certains gangs criminels toujours en activité.

     

    « C’est un peu comme mettre de l’huile sur le feu », admet avec lucidité Adelstein, qui est par ailleurs devenu prêtre bouddhiste zen soto en mars dernier et qu’on imagine mal en venir aux poings. « Mais pour en finir avec une chose, il faut parfois savoir prendre des risques. Il faut pouvoir se dire que la journée est terminée et aller de l’avant. Mais les yakuzas sont imprévisibles et sont capables de garder rancune pendant très longtemps. Plus que la plupart des gens. »

     

    Car faire des affaires avec des yakuzas ou d’anciens yakuzas, comme il l’écrit, c’est un peu comme « traverser un champ de mines après s’être envoyé trop de saké ».

     

    C’est une manière de vivre en permanence sur la corde raide. Impossible de baisser la garde. Même lorsqu’on cherche à rester zen.

     

    « Il existe une raison simple pour laquelle les yakuzas furent tolérés si longtemps par la société. Ils avaient un code. […] Beaucoup de Japonais pensent que la pire chose qui soit après le crime organisé est le crime désorganisé — qui implique vols à l’arraché, braquages, cambriolages, agressions, viols et petits vols. Les yakuzas maintiennent tout cela à distance, ils donnent aux gens la sensation d’être en sécurité dans les quartiers et les endroits qui sont sous leur contrôle. »

    Le dernier des yakuzas
    Jake Adelstein, traduit de l’anglais par Cyril Gay, Marchialy, Paris, 2017, 368 pages












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