Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Chronique

    Penser un souverainisme de gauche

    Louis Cornellier
    25 novembre 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    L’échec du projet de convergence entre Québec solidaire (QS) et le Parti québécois (PQ), confirmé en mai dernier, l’a illustré avec force : l’articulation entre les luttes sociales et le combat national ne va pas de soi. Éric Martin, un des plus brillants essayistes québécois de la relève, s’en désole. « Il est en effet déplorable de constater l’actuelle dégradation du débat public, réduit bien souvent à une opposition spectaculaire entre “identitaires” et “inclusifs” », note-t-il.

     

    D’un côté, donc, les souverainistes conservateurs, obsédés par le national au mépris du social, et, de l’autre, « une gauche contestataire dont les luttes sont fragmentées et qui ne voit plus la société québécoise que d’un oeil suspect », résume le philosophe. Résultat : les libéraux fédéralistes et capitalistes règnent, pendant que les caquistes, à peine différents, se préparent à les remplacer.

     

    Un socialisme d’ici

     

    Partisan affirmé d’un « souverainisme de gauche », Éric Martin se livre, dans Un pays en commun (Écosociété, 2017, 272 pages), à une savante critique de la désarticulation entre le projet d’indépendance du Québec et les idées de gauche. Puisant dans « la riche tradition d’indépendantisme socialiste qui a pris forme à partir de la Révolution tranquille », l’essayiste entend démontrer que « la question sociale et la question nationale sont dialectiquement liées et doivent être pensées ensemble ».

     

    Né en 1982 dans un quartier ouvrier de Montréal, Martin a découvert Bourgault, Falardeau et Che Guevara au cégep, avant d’aller manifester contre le Sommet des Amériques, en 2001, à Québec. Pour lui, d’entrée de jeu, la libération du Québec du joug fédéral et le refus du néolibéralisme ont fait partie du même mouvement émancipateur.

     

    Il a, depuis, brillamment creusé l’affaire, en s’inspirant des oeuvres d’Hubert Aquin, de Fernand Dumont, de Marcel Rioux et des grandes figures de la revue Parti pris ainsi que de l’action féministe du Front de libération des femmes (1969-1971). Il en a retenu l’idée que le juste combat à mener est celui, pour reprendre la formule de Dumont, d’un « socialisme d’ici ».

     

    Martin ne cache pas ses affinités avec QS, même s’il récuse l’idée d’une assemblée constituante ouverte qui pourrait déboucher sur le fédéralisme renouvelé, une illusion, selon lui. Il critique sèchement, de plus, la tendance d’une certaine gauche à qualifier de raciste tout sentiment national. Le pluralisme est bien sûr un fait qui doit être reconnu, mais le multiculturalisme, comme politique, est une machine de guerre individualiste contre les droits collectifs.

     

    Cette politique fait le jeu du capitalisme en considérant chaque personne comme un individu abstrait et en l’encourageant « à vivre son propre lifestyle particulier, comme si elle était soudainement détachée de l’ancienne universalité concrète représentée par les États-nations », une médiation désormais « remplacée par le marché global », explique Éric Martin.

     

    Le multiculturalisme, continue le philosophe, c’est Walmart qui, dans ses pubs, met des chapeaux de cow-boy en Alberta et des fleurs de lys au Québec, offrant ainsi à tous une reconnaissance de pacotille, sans effet sur le cadre institutionnel capitaliste. Sans des États nationaux souverains qui rassemblent sur la base d’autres normes, notamment historiques et culturelles, l’émancipation politique et sociale est impossible pour les nations inclusives et les individus qui les constituent.

     

    Tout ou rien

     

    Martin n’est pas péquiste. Il craint « une indépendance plus à droite » qui se contenterait de donner un caractère national aux « formes de domination illégitime ». Il se distingue cependant des solidaires les plus radicaux en affirmant qu’un « Québec indépendant serait une progression importante par rapport à la domination fédérale », même si cette indépendance demeurerait insuffisante en l’absence d’un projet de gauche.

     

    C’est ce compromis que les membres de QS ont malheureusement refusé de faire en mai dernier, avec les résultats que l’on connaît. À QS, on affirme qu’il n’y a « pas de projet social sans indépendance », mais on refuse de s’allier avec un PQ qui ne partage pas le même projet social. On reconnaît donc que l’indépendance est un moyen nécessaire à l’objectif de justice sociale, mais on préfère s’en priver si le but n’est pas atteint en même temps. Cette logique du tout ou rien ne rime à rien, explique Martin, qui demeure malgré tout compagnon de route de QS, dans l’espoir d’en convaincre les membres, probablement.

     

    Les grands souverainistes de gauche de notre tradition récente, à qui Martin consacre de profondes méditations, voulaient le pays et la justice. Ils refusaient, à raison, de choisir l’un contre l’autre, mais ils n’ont pas hésité à choisir le premier, pour préparer la seconde, quand l’occasion s’est présentée.

    « Nous pensons qu’il est possible, nécessaire et pressant d’articuler un indépendantisme québécois animé par des idéaux de justice sociale, non pas à partir de rien, mais à partir de la riche tradition d’indépendantisme socialiste qui a pris forme à partir de la Révolution tranquille. C’est à cette tradition que nous sommes appelés à revenir, non pas pour nous y réfugier, mais pour jeter un pont entre ce passé et notre futur, en créant un lien avec ce qui doit être conservé et en surmontant ce qui doit être dépassé. » Extrait de «Un pays en commun», Éric Martin

     













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.