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    Chronique

    J’avais une ferme en Afrique

    Louis Hamelin
    25 novembre 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    « Qu’est-ce que le bon Dieu a contre l’Afrique ? » demandait Richard Desjardins. En fait, le bon Dieu connaît très mal l’Afrique. Il y a là-bas des recoins sombres où Il n’ose toujours pas s’aventurer. Et, contrairement aux cours d’Europe qui ont inventé la fiction d’un pouvoir de droit divin, on s’y passe très bien de Son aide pour se couronner empereur ou président à vie. Pour régner sans partage et bâtir des dynasties, la bénédiction de Marx aura été plus utile que la parole du Christ aux chefs tribaux du continent noir.

     

    Taux de chômage du Zimbabwe : 90 %. Tout un argument électoral pour un libérateur des peuples, pas vrai ? De quoi favoriser le braconnage à l’AK-47 des derniers grands fauves en liberté, même si, officiellement, les éléphants sont réservés aux fils à papa de présidents américains et les lions, aux dentistes du Minnesota.

     

    Le Zimbabwe est un cas. Mais qu’on regarde au sud (« Faites preuve d’une grande prudence en Afrique du Sud en raison du nombre élevé de crimes graves commis », recommandait, il y a quatre jours, le gouvernement canadien) ou un peu plus au nord, où régna un empereur cannibale se prenant pour Napoléon (« Évitez tout voyage en République centrafricaine », dit le Canada) et où le fils d’un ancien frère d’armes du Che devenu calife-à-la-place-du-calife s’accroche au trône de Mobutu (« Évitez tout voyage non essentiel en République démocratique du Congo… »), ce n’est guère mieux, comme si « les soleils des indépendances », pour emprunter le titre d’un roman d’Ahmadou Kourouma, avaient brûlé les ailes démocratiques de tous ces Icare de la décolonisation pour les précipiter dans un labyrinthe de ténèbres.

     

    Au moins, ils créent leur propre malheur… serait-on tenté de dire si on était un de ces types cyniques de la CIA buvant leur bière fade dans la chaleur humide et accablante et la mauvaise climatisation d’un troquet de la capitale postcoloniale paumée d’un roman de Denis Johnson. Vraiment ? Même pas. Car il y a l’aide humanitaire…

     

    Cette aide humanitaire dans laquelle un certain discours mêlant réflexe nationaliste et radicalisme de gauche voudrait voir la nouvelle incarnation de l’hydre impérialiste, simple reconduction bien-pensante du paternalisme des déclinantes puissances occidentales. C’est un peu la vision qui se dégage de l’état des lieux que dresse un récent polar de l’Étasunien Thomas H. Cook autour de l’État fictif du Lubanda.

     

    « J’avais une ferme en Afrique… » disait l’incipit de La ferme africaine, le roman de Karen Blixen mémorablement porté au grand écran par Sydney Pollack avec Meryl Streep et Robert Redford en couple romantique sur fond de baobabs. Martine, l’héroïne de Danser dans la poussière (Seuil, coll. « Cadre noir », traduit de l’américain par Philippe Loubat-Delranc), pourrait en dire autant. Mais alors que Blixen, grande amoureuse de l’Afrique, exploita au Kenya, entre 1914 et 1931, une plantation de café, la Martine de Cook, blanche et d’origine belge, mais native du Lubanda, refuse de convertir ses terres à cette culture caféière uniquement destinée à l’exportation. Elle préfère cultiver des céréales traditionnelles, moins excitantes du point de vue des marchés internationaux. Et pour compléter cette agriculture de subsistance, pratiquer le troc avec les Lutusi, peuple nomade d’éleveurs de chèvres qui arpentent inlassablement la vaste plaine imaginaire que Cook a située quelque part au nord du Ghana, des Lutusi qui, comme le fait remarquer Martine, ne boivent pas de café. Mais l’aide au développement n’en a que pour le marché du café, et les pressions venant de Rupala, la capitale, se font de plus en plus fortes…

     

    Ajoutons que Martine a la peau blanche, et qu’elle a beau se prétendre une authentique Lubandaise, elle ne sera jamais une « vraie Africaine » aux yeux de ses compatriotes. Enfin, on ne serait pas en Afrique si quelque conflit ethnique larvé aux frontières ne dégénérait pas soudain en marche sanglante sur la capitale et en coup d’État accompagné d’atrocités pour asseoir le pouvoir d’un chef de guerre et despote sadique. Cook a particulièrement soigné le profil de ce personnage. Comparé à son Mafumi, « Lion de Dieu et Empereur de Tous les Peuples », Idi Amine Dada a presque l’air d’un enfant de choeur.

     

    L’intérêt de ce roman noir est, disons-le, plus anthropologique que littéraire. La temporalité est plutôt confuse, le suspense fonctionne à peu près, même si le dévoilement de la preuve incriminante, à la fin, est passablement tiré par les cheveux. Mais entre-temps, on aura eu à se taper pas mal de phrases d’une lourdeur stylistique assez pénible, farcies d’outrances et d’hyperboles. « […] s’inscrivait très profondément dans sa chair la fureur féroce d’un homme qui n’avait connu que la douleur des deux pôles opposés de la condescendance et du mépris. » Ouh ! On arrête là.













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