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    Chronique

    Groulx au-delà de la polémique

    Louis Cornellier
    18 novembre 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    En accompagnant Lionel Groulx pendant les 500 pages que lui consacre Charles-Philippe Courtois dans Lionel Groulx. Le penseur le plus influent de l’histoire du Québec (L’Homme, 2017, 584 pages), j’ai souvent pensé à Pierre Falardeau, qui l’aimait bien. Les deux hommes, malgré leurs évidentes différences, notamment langagières et religieuses, se ressemblent beaucoup. Tous les deux effrontés, militants et tribuns, ils partagent une obsession pour la libération nationale de leur peuple colonisé depuis 1760, combat central par rapport auquel toutes les autres causes apparaissent non pas inutiles, mais secondaires.

     

    Groulx, à plusieurs reprises, parle de sa « passion de l’autonomie », et on comprend, à lire Courtois, qu’il est indépendantiste, mais se retient de le dire sans détour, même s’il ira souvent loin en ce sens, étant donné « l’attitude qu’un prêtre doit adopter face à l’ordre établi ». Son autonomisme prend le pas sur son conservatisme, raison pour laquelle il défend les patriotes de 1837-1838 et se méfie de Duplessis, qu’il trouve opportuniste. De la même manière, chez Falardeau, l’indépendantisme a la priorité sur les idées de gauche, ce qui explique que le cinéaste n’hésitait pas à défendre Groulx et à critiquer sévèrement un parti comme Québec solidaire.

     

    Le héros contesté

     

    « Voici un témoin inquiétant venu du passé », écrivait Fernand Dumont, en 1978, en ouverture d’un texte dans lequel il cherchait à établir « en quoi l’oeuvre de Lionel Groulx parle encore à notre aujourd’hui ». S’il reconnaît que la pensée de l’auteur de Notre maître, le passé est à bien des égards dépassée, Dumont finit néanmoins par rendre hommage à Groulx, qui nous a légué « la volonté de travailler à maintenir les communautés précaires où les hommes croient que l’histoire est leur héritage et leur défi, eux-mêmes ».

     

    Grande figure intellectuelle canadienne-française de la première moitié du XXe siècle, héros de la jeunesse lettrée des années 1930, Groulx est devenu sulfureux dans les années 1990. L’homme, disait-on, aurait été raciste, voire cryptofasciste. Dans l’indispensable anthologie des textes de Groulx qu’il publiait en 1998 dans la collection « Bibliothèque québécoise », l’historien Julien Goyette, sans laver Groulx de tout soupçon, déplorait cet esprit de procès. « Écrire sur Groulx comporte aujourd’hui sa part d’inconfort, notait-il. La moindre ligne à son sujet suffit, en effet, à nous propulser dans la sphère de la polémique. Célébrer sa mémoire — et ce même de façon critique — tient presque de la provocation, l’écorcher étant davantage dans l’air du temps. »

     

    Ce malaise explique probablement la raison pour laquelle il aura fallu attendre 50 ans après la mort de Groulx pour pouvoir enfin lire sa première vraie biographie. L’historien Charles-Philippe Courtois, souvent identifié au camp des intellectuels nationalistes conservateurs dans les débats actuels, a réalisé un travail colossal en menant cette biographie à terme.

     

    L’oeuvre de Groulx est gigantesque, polymorphe (oeuvres littéraires, ouvrages savants d’histoire, essais de vulgarisation, correspondance importante, mémoires volumineux), se déploie sur plus de 50 ans et s’inscrit dans un contexte historique agité par une crise économique majeure et deux guerres mondiales. C’est donc une riche épopée que raconte, avec la rigueur qui s’impose et dans un style limpide, Charles-Philippe Courtois.

     

    Les sujets qui fâchent

     

    Le biographe, de toute évidence, aime et admire son personnage. Il n’évite pas les sujets qui fâchent, mais finit toujours par absoudre l’accusé, avec force citations à l’appui. Ainsi, il reconnaît que Groulx a parfois exprimé « méfiance et préjugés » envers les Juifs, mais précise aussitôt qu’il s’est clairement opposé à l’antisémitisme.

     

    Groulx, continue-t-il au sujet des accusations de fascisme, a souvent souhaité voir apparaître un chef providentiel pour le Canada français, mais, « en pratique, [il] placera ses espoirs en des modérés comme Paul Gouin et Maxime Raymond ». Le prêtre-historien, de plus, aurait été favorable à l’éducation et au droit de vote des femmes, aux grévistes d’Asbestos en 1949 et à la nationalisation de l’hydroélectricité, avant de défendre un conservatisme chagrin, dans son grand âge, au moment de la Révolution tranquille.

     

    En 1978, dans le journal Le Jour, l’essayiste de gauche Pierre Vadeboncoeur redisait son admiration pour le chanoine militant. « Aujourd’hui, Groulx, pour moi, c’est tout de même un homme qui portait le pays dans son âme, écrivait-il. Il lui a donné tout ce qu’il a pu. Les politiciens traditionnels le détestaient. Il n’a pas fait une seule concession sur ce qu’il tenait pour vrai. […] Pour d’autres raisons, son personnage, dans l’histoire, manque peut-être de séduction. Mais si on sait ce que c’est qu’un homme, Groulx fut une figure admirable. » Ça devrait pouvoir se dire sans créer de polémiques.

    « L’oeuvre tout entière de Groulx a été une oeuvre affirmative, une oeuvre de combat contre ce péril, la mort, l’assimilation, la disparition de ce petit peuple canadien-français. Or qui peut dire que, mutatis mutandis, ces questions ne seront pas d’actualité au XXIe siècle ? Connaître un peu mieux la vie de Lionel Groulx et les débats de son temps, c’est donc une des meilleures avenues pour comprendre le Québec et le devenir du peuple québécois. » Charles-Philippe Courtois













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