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    Chronique

    Soeurs narvals

    Véronique Côté
    18 novembre 2017 |Véronique Côté | Livres | Chroniques

    Il y a des changements de saison plus bouleversants que d’autres. Novembre, même si je finis chaque fois par m’y blottir, m’est d’abord un arrachement (la lumière — toute la lumière, dirait-on — nous quitte, pour aller on ne sait où). Un jour, j’ai fait cet exercice cruel : calculer combien d’étés restaient, combien de livres à lire, combien de jours de fleuve, avant que je meure, si toutefois je mourais très vieille.

     

    Et puis, au bout du calcul se tenait une évidence désormais chiffrée : il n’y en aura pas assez. Cet arrière-automne fragile n’échappe pas aux grandes marées intérieures qui montent en moi à toutes les bascules de calendrier, il est plus chargé que d’ordinaire même, et je tremble, de toutes sortes de sensations mêlées, mal-être et espoir, solidarité, colère, ardeur, agitation, courage. Fatigues.

     

    Il fait noir à quatre heures, je cherche la chaleur par tous les moyens, et les vagues libératrices et douloureuses de #MoiAussi qui ont défilé en masse sur mon écran ne sont pas étrangères à cette froidure qui m’enserre le coeur plusieurs fois par jour.

     

    Abus, silence, harcèlement

     

    Tricotées au vaste mouvement de dénonciations et au légitime ras-le-bol qui a fusé de toutes parts depuis octobre, toutes sortes d’autres injustices s’additionnent à ce qui me reste dans la gorge. Il y a les abus, le silence, le harcèlement. La peur immémoriale. Il y a aussi, parallèlement, inextricablement liée, la longue, longue marche des femmes, qui peinent à ce que leurs vies pèsent enfin leur juste poids aux comptes du temps, des civilisations et des souffrances humaines. Dieu que le chemin est rude.

     

    Quand je suis dans cet état, je me mets à construire autour de moi de petites barricades de mots et de matière, question de me refaire une santé tranquille. Je chauffe le camp’. Je fais de la soupe. Je m’enfouis dans l’amitié, je me couvre la gorge, je vais au musée, au théâtre, à la librairie, quérir secours. Plus que tout, dans ces moments-là, je cherche consolation dans les voix de femmes.

     

    Devant l’âpreté du réel, ma plus puissante automédication consiste à m’entourer des chants de ma moitié du monde. Et immanquablement, j’y trouve une sorte de paix qui est le contraire d’une abdication. Une paix qui proteste, vibrante et agissante. Un tableau de Joan Mitchell. Un refrain de Kate et Anna McGarrigle. Quelquesphrases au hasard des pages sur la table de chevet : « Je voudrais écrire un livre pour dire que… / ça fait mal les règles de grammaire / que moi aussi je voulais l’emporter. »

     

    Par-delà son « moi aussi »

     

    Je me raconte que ce n’est pas un hasard si c’est ce livre qui est venu à moi, Moi aussi je voulais l’emporter, de Julie Delporte (Éditions Pow Pow). Ce roman graphique plonge dans les profondeurs des questionnements les plus intimes qui soient, par-delà son « moi aussi » prédestiné à entrer en collision avec l’actualité.

     

    Dans une forme très douce, à la fois portée par des dessins d’une délicatesse poignante et une trame faite de fragments d’autofiction, l’auteure traque un certain féminisme, le sien propre, à la fois concret et extrêmement nuancé. Il y est question notamment de voyages et d’histoires d’amour en pointillé, de solitude constructive, de création, et de modèles féminins.

     

    Plus précisément, la figure de Tove Jansson, auteure et artiste peintre finlandaise, traverse tout le livre, accompagnée de ses Moomins (ces petites créatures au large nez vivant dans les forêts de la Finlande).

     

    Le livre m’a prise un de ces jours de ciel trop pâle où j’avais besoin de consolation, pour moi et pour les autres, et j’ai du mal à exposer ici à quel point il m’a semblé viser juste, par sa tendresse, ses doutes, ses ellipses, sa simplicité. Dans cette mise à nu d’une dessinatrice qui avoue avoir du mal à tracer la forme de son propre sexe, « tant longtemps [elle n’en a] vu nulle part », c’est la précision du trait, justement, qui m’a touchée au coeur.

     

    Une vaste question, un grand vertige traverse tout l’ouvrage : comment la maternité peut-elle s’arrimer à une vie de créatrice ? Une même panique sourde ouvre et ferme le recueil : celle de la possibilité d’une grossesse (pourtant désirée) : « et quand il a joui, je me suis sentie trahie / pas par lui, non… / par tous les hommes qui laissent les femmes s’occuper seules du corps des enfants ».

     

    La lecture développe l’empathie, c’est prouvé scientifiquement. Mais il y a aussi parfois de ces livres qui nous ouvrent les bras, et ce sont eux alors qui semblent nous reconnaître. À la fin des voyages de Delporte, l’auteure a dressé pour nous une longue liste d’oeuvres de femmes qui l’ont accompagnée.

     

    C’est dans cet archipel, aussi, que se construisent les réparations. « […] et moi, seule sur mon île en Grèce que je parcours à pied…/je suis en train de tomber amoureuse de l’idée d’être une femme. »

     

    Moi aussi, ma soeur narval, et c’est aussi grâce à ton chant.













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