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    Les agressions non dénoncées dans les territoires de la fiction

    11 novembre 2017 |Dominic Tardif | Livres
    Lynda Dion a décrit dans son roman «Monstera deliciosa» le viol conjugal qu’elle a subi.
    Photo: Annick Sauvé Le Devoir Lynda Dion a décrit dans son roman «Monstera deliciosa» le viol conjugal qu’elle a subi.

    C’est une scène assez brève, mais dont tous ceux qui ont lu Monstera deliciosa (Hamac, 2015) se souviendront. Lynda Dion y relate une agression subie en pleine nuit par celui qui était alors son chum.

     

    Un geste dont elle ne mesure toute la violence qu’en le transportant du côté de la littérature. Un geste qui porte un nom : viol conjugal. « L’écriture m’a permis d’exprimer quelque chose que j’avais enfoui et que je n’aurais peut-être jamais exprimé autrement. Beaucoup de femmes enfouissent des choses. C’est apparu sur la page sans que je le contrôle », se souvient l’écrivaine, qui creuse depuis 2013 la veine de l’autofiction.

     

    Celle qui n’avait enchâssé cet événement dans son récit que par devoir de vérité, sans davantage le disséquer, ne comprendra l’ampleur de ce qu’elle a vécu que dans l’oeil de ses premiers lecteurs. Les accusations portées contre l’animateur Jian Ghomeshi, et l’émergence du mot-clic #AgressionNonDénoncée, aux objectifs semblables à ceux du plus récent #MeToo, orienteront forcément la réception de ce roman auscultant une relation toxique.

     

    « Il y a, au moment de la publication, certains de mes proches qui étaient dérangés, qui savaient de qui je parlais et qui m’ont signifié que j’avais à leurs yeux dépassé la ligne. Il y a des tas de littéraires qui m’ont dit que j’étais allée trop loin », confie-t-elle en appuyant sur le mot « littéraires », comme pour souligner que le doute et la méfiance envers la parole des femmes gangrènent même les milieux éduqués.

     

    « Ça m’a fait très mal. J’étais honteuse. Et c’est là que je me suis rendu compte du chemin qui restait à faire. S’il y a un lieu où on ne doit pas se taire, c’est bien en littérature. » Grosse, son prochain roman à paraître début 2018, reconsidéra brièvement cette agression par la lorgnette du temps qui passe et de la mémoire traumatique, bouleversant notre rapport aux autres.

    On n’a parfois pas le choix d’écrire des livres, on ne peut pas passer à côté d’un sujet qui nous hante
    Jean-Paul Daoust
     

    Du chaos aux mots

     

    « Être un homme blessé / d’avoir connu le sexe enfant / six ans et demi », écrit Jean-Paul Daoust en 1990 dans Les cendres bleues (Écrit des Forges). Réputé pour son amour de la folie, de la nuit et des libations qu’elle appelle, le dandy épouse dans ce livre un ton d’une rare gravité, en se remémorant les caresses reçues par un homme dans la vingtaine, alors qu’il n’était, lui, qu’un gamin.

     

    « On n’a parfois pas le choix d’écrire des livres, on ne peut pas passer à côté d’un sujet qui nous hante profondément, signale-t-il. Ce livre m’est arrivé. Je me suis moi-même surpris d’être en train de le créer. J’avais presque oublié ça et en écrivant sur l’enfance, ça a été comme un geyser, qui a bien failli m’emporter. »

     

    Angoissé par la secousse que pourrait provoquer une telle révélation, le poète lance son manuscrit à la poubelle, avant que son chum Mario ne le récupère et insiste pour l’envoyer chez l’éditeur. « Une fois le livre paru, j’ai dû vivre avec », poursuit celui qui plongera ensuite pendant deux ans dans une profonde dépression, alimentée entre autres par le regard transformé et l’étonnement de ceux qui, dans son entourage, ne savaient pas.

     

    Jean-Paul Daoust évoque dans Les cendres bleues l’ambiguïté de cette relation entre un enfant et cet homme vers qui il se rendait lui-même. Il nomme sans minimiser la blessure subie, mais sans démoniser outre mesure son agresseur, la part trouble et troublante de désir qui l’habitait, malgré son âge.

     

    « Je l’ai écrit comme moi je l’ai vécu, précise-t-il. La littérature ne sert pas à rassurer, mais à mettre des mots sur ce qui autrement reste incompréhensible, chaotique. Ce livre m’a permis de donner à l’enfant des mots qu’il n’avait pas à l’époque où il vivait ça. C’est comme si je lui avais pris la main pour le sortir de là. »

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Mikella Nicol a imaginé la vengeance d’une femme dans «Aphélie».
     

    La littérature permet aussi de figurer ce qui, entre les balises contraignantes du réel, appartient malheureusement toujours au monde du rêve. Quand Mikella Nicol raconte la vengeance de la narratrice d’Aphélie (Le Cheval d’août) sur un homme qui l’a frappée, c’est peut-être surtout dans la direction d’un éventuel renversement de l’ordre établi qu’elle pointe.

     

    « Ça me fait du bien d’imaginer des scènes alternatives. Pour moi, écrire des livres, c’est un peu comme réfléchir à ce que j’aurais pu répondre à quelqu’un, après une conversation », explique celle qui refuse de révéler la part d’expériences véritables qu’elle injecte dans ses fictions, par pudeur, mais aussi parce qu’elle a « l’impression qu’on ramène constamment les femmes à leur vécu pour minimiser le réel travail que nécessite l’écriture de n’importe quel livre ».

     

    « L’écriture nous autorise à vivre une autre réalité, et peut-être même à croire à cette réalité-là », suggère-t-elle. Au point d’y trouver une forme de justice alternative ? « Je dirais plutôt que la littérature offre un confort alternatif. Les filles ont besoin d’un lieu pour être réconfortées, parce que le système de justice ne marche pas. La littérature donne une voix, une voix alternative, qui est vraiment importante, et qui un jour sera peut-être une voix plus forte que celle des puissants. »

     

    En signant ce deuxième roman, Mikella Nicol ne souhaitait surtout pas présenter une réaction optimale à adopter devant une agression. Au contraire. « La narratrice de mon livre n’est pas capable de déterminer si elle est victime de violence ou pas. Elle n’est pas capable de l’affirmer, et donc pas capable de s’en défaire. C’est important de dire que ça se peut qu’on soit pris dans une situation et qu’on ne sache pas tout de suite comment réagir. »

     

    Le prix à payer a-t-il été trop important ? demande-t-on à Lynda Dion, qui a perdu des amis dans la foulée de la parution de Monstera deliciosa. « Disons que je l’ai trouvé lourd, mais que ce n’est pas de nature à m’empêcher de dire ce que j’ai besoin de dire, et d’écrire ce que j’ai besoin d’écrire. »













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