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    Chronique

    La marche du crabe

    Louis Hamelin
    11 novembre 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    Je confesse un préjugé favorable envers Joyce Maynard. Cette jeune surdouée des lettres, qui, à 18 ans, fit la une du New York Times Magazine, s’est largement construite, comme écrivaine, en dévissant quelques boulons du socle d’un des plus puissants mythes de la littérature étasunienne, J. D. Salinger, ermite, bouddhiste, végétarien et amateur de chair fraîche, mythe assis, au demeurant, sur une oeuvre plutôt mince et probablement surévaluée.

     

    N’ayant jamais lu les quelques romans que Maynard, qui a aussi abondamment écrit pour les médias, a disséminés au fil de quatre décennies, je ne suis pas en mesure de me prononcer sur sa fiction. Mais les deux ouvrages autobiographiques où elle a consigné, avec un art de mémorialiste assez admirable, l’implacable vérité de l’amour et de la mort à travers le récit de deux expériences décisives survenues à 40 ans de distance ont été pour moi des lectures importantes.

    Photo: Alberto E. Rodriguez Getty Images / AFP Joyce Maynard et Jim Barringer, en des temps plus heureux, à une première de film, en 2013

    Le premier, Et devant moi, le monde (Philippe Rey, 2011), racontait la liaison sulfureuse de cette « petite fille qui aimait trop les allumeurs » avec Jerry Salinger, l’auteur de L’attrape-coeurs. À l’heure de régler ses comptes avec le monstre sacré, Maynard montait seule au front. Ça se passait bien avant #MeToo et la saison de la chasse aux matous. « Mes parents m’ont encouragée à enregistrer les moindres détails de ce qui m’entourait avec une oreille et un oeil de reporter, s’y rappelait-elle. Que cela me plaise ou non, toute ma vie j’ai pris mentalement des notes. » Pour notre plus grand bien de lecteurs.

     

    Le second récit, Un jour, tu raconteras cette histoire (Philippe Rey, 2017, traduit de l’américain par Florence Lévy-Paoloni), relate son second mariage, à l’âge de 59 ans, avec « le premier vrai compagnon de [sa] vie », puis la maladie et l’agonie de ce dernier, terrassé par un cancer en l’espace de deux petites années. Et c’est un livre terrifiant.

     

    Maynard nous offre elle-même, dès le prologue, l’éloquent synopsis de son dernier ouvrage. « Nous allions connaître, à la soixantaine, l’amour auquel nous aspirions dans notre jeunesse. […] Quelle chance de vous être trouvés, se réjouissait notre entourage. Peu après notre premier anniversaire de mariage, on diagnostiqua à mon mari un cancer du pancréas. Dix-neuf mois plus tard, après avoir partagé une lutte qui dévorait nos vies, bien que de façon différente, j’étais allongée à ses côtés quand il rendit son dernier soupir. » C’est la vie. Le reste appartient à la littérature.

     

    « Comment décrire le moment où son univers s’effondre ? » Aucun suspense, ici. On est devant la fin annoncée, déjà fascinés par l’approche de cette mort certaine, son atroce banalité. A-t-on alors vraiment envie d’aller plus loin, de jouir d’un poste d’observation si privilégié ? De nous retrouver, à des lieues de toute une littérature thérapeutico-populaire du style « Comment j’ai vaincu mon lymphome hodgkinien métastasé grâce aux plantes médicinales du bassin de l’Amazonie », là, dans ce bureau de médecin avec Jim et Joyce, obligés de vivre avec eux cette scène que des milliers de personnes ont vécue et vivent chaque jour et vont continuer de vivre, pour la plupart, en l’absence de toute possibilité de s’échapper dans la survie factice du témoignage des mots ? Veut-on vraiment se mettre dans la peau de l’homme à qui un spécialiste annonce : « Seule une endoscopie pourra le confirmer, mais il semble à peu près certain que vous avez une tumeur au pancréas » ? Avant d’ajouter, en donnant l’impression de retenir ses larmes, une main posée sur l’épaule de l’homme : « Je suis vraiment désolé. Mon père en est mort. »

     

    Et puis, de se mettre dans la peau de la femme de cet homme-là ? Chimio et compagnie. On voudrait y penser le moins possible, croire que ça n’arrive qu’aux autres, encore, toujours. On sait que ça existe, mais de là à y consacrer la petite heure de lecture qui vous permet, entre les enfants à coucher et la série télévisée, de vous évader enfin de la rude journée ? Une forme d’obscure superstition semble soudain nous gouverner, comme si la pince du crabe allait jaillir de la page pour nous éveiller de ce rêve toujours menacé qu’est une existence en bonne santé. On pourrait refermer le livre. On ne le fait pas. Étrange pouvoir que celui des mots. « Dix minutes plus tôt, je parlais de l’immatriculation de ma voiture et de la couleur [des] bardeaux de notre maison. À présent, la pièce se refermait sur moi. […] tout était différent, la vie que nous connaissions s’était envolée dans la minute qu’il avait fallu à un homme que nous n’avions jamais vu pour prononcer cette unique phrase. »

     

    « Nous étions, dit-elle plus loin, les passagers du Titanic, […] espérant tous monter dans un canot de sauvetage. » Entre douleur et lueur d’espoir — cette intuable espérance du condamné qui le pousse à combattre statistiques et cellules récidivistes à l’aide de protocoles de recherche toujours plus prometteurs et hors de prix et sur le point d’être homologués, sans compter les remèdes de grand-mère Nature, tels ces excréments d’individus sains injectés à la manière de suppositoires, ou bien, littéralement, manger de la terre pour se requinquer la flore microbienne —, mais tenant à distance aussi bien le témoignage personnel dans ce qu’il peut avoir de plus complaisant et pathétique que le manuel de pensée positive à deux sous, ce livre nous entraîne surtout, et avant tout, à travers l’assommante souffrance dont délivre Miss Morphine ouvrant les bras, dans la grande aventure du sens de la vie.

     

    « Il a fallu l’annonce de sa maladie, suivie de la terrible bataille que nous avons menée ensemble, pour que je perçoive ce que signifie former un couple — être une vraie compagne et avoir un compagnon. Je n’ai compris tout le sens du mariage que lorsque le mien était sur le point de s’achever. J’ai découvert ce qu’était l’amour quand le mien quittait le monde. »













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