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    Le déclin de l’Occident selon Emmanuel Todd

    11 novembre 2017 | Michel Lapierre - Collaborateur | Livres
    La synthèse que fait l’essayiste du rôle mondial de la France s’éloigne davantage des sentiers battus et brille par une éclairante concision.
    Photo: Éric Feferberg Agence France-Presse La synthèse que fait l’essayiste du rôle mondial de la France s’éloigne davantage des sentiers battus et brille par une éclairante concision.

    Féru de statistiques, l’historien et anthropologue français Emmanuel Todd déplore la régression de l’Occident dans Où en sommes-nous ?, essai qu’il présente ambitieusement comme « une esquisse de l’histoire humaine ». Entre 1999 et 2014, dans l’Amérique qui fera de Trump son « inquiétant » sauveur, il rappelle que le revenu médian des ménages a décru de plus de 4000 $ et que, chose effarante, la mortalité des Blancs de 45 à 54 ans a augmenté.

     

    Né en 1951, le spécialiste de l’interprétation des sociétés par l’étude de leurs systèmes familiaux millénaires émet un jugement sévère. Il souligne : « Notre modernité ressemble fort à une marche vers la servitude. Pour qui a connu le rêve d’émancipation des années 1960, le basculement, en une génération à peine, est stupéfiant. » Pour tenter de comprendre le déclin, il se réfère à un inconscient social. L’analyse qu’il fait depuis longtemps de cet inconscient s’est toutefois heurtée à de nombreuses critiques.

     

    Certes discutable, car elle néglige plusieurs facteurs dans l’examen des sociétés, cette analyse n’en reste pas moins fascinante. Todd ose résumer son approche comme suit : « En arrondissant, disons que le conscient économique fonctionne à l’échelle de 50 ans, le subconscient éducatif de 500 ans, l’inconscient familial de 5000 ans. » Cela suppose une farouche opposition au mot d’ordre de Margaret Thatcher : « La société, ça n’existe pas. »

     

    La diversité anthropologique du monde

     

    En rejetant le principe de la première ministre britannique (1979-1990) et mère du néolibéralisme, Todd exprime un vif regret : « L’universalisme du taux de profit exige que l’on oublie la diversité anthropologique du monde. » Cette diversité, il l’établit d’après « une typologie familiale simplifiée » où il discerne « la famille nucléaire pure » (un couple et ses enfants), par exemple en Angleterre, aux États-Unis, au Canada anglophone. À ce modèle, il associe notamment celui de la France du Bassin parisien et celui du Québec.

     

    Moins connus et plus complexes, les autres modèles familiaux définis par Todd et répartis, à ses yeux, dans diverses parties du globe, n’ont pas, dans le cadre de son analyse, l’importance que l’essayiste accorde au monde anglophone et à la France. On ne s’étonne nullement qu’il attribue à la Grande-Bretagne et aux États-Unis une place cruciale dans l’histoire de l’alphabétisation et de l’industrialisation de la planète.

     

    Sa synthèse du rôle mondial de la France s’éloigne davantage des sentiers battus et brille par une éclairante concision. Le pays, rappelle-t-il, a « bouleversé l’Europe entre 1789 et 1848 » par deux grandes révolutions. Ses armées, poursuit-il, « ont balayé de l’ouest du continent le régime féodal et imposé l’émancipation des Juifs. Elle a, en un sens, fait entrer l’ensemble de l’Europe occidentale dans un universel postreligieux ».

     

    Ce qui n’empêche pas l’essayiste d’estimer qu’aujourd’hui, en Europe, « l’Allemagne a déclaré la guerre économique à la France et qu’elle est bel et bien en train de la gagner ». Malgré la dénatalité qui l’afflige et les remous que lui cause son attitude généreuse à l’égard de l’immigration pour compenser le manque de main-d’oeuvre, elle constitue un élément essentiel de la géopolitique conçue par Todd.

     

    Les pôles d’instabilité

     

    Malgré la faiblesse économique de la Russie, si on la compare à la puissance financière des États-Unis, de la Chine ou de l’Allemagne, le pays continue à jouer un rôle stratégique capital sur la scène internationale. Néanmoins, Todd va jusqu’à juger que l’ancien empire des tsars « ne fut à l’origine qu’une bizarrerie anthropologique, un accident de l’histoire ».

     

    Son attitude n’est guère plus positive à l’endroit du géant d’Extrême-Orient : « Avec son 1,3 milliard d’habitants, la Chine sera l’un des grands pôles d’instabilité mondiale en ce début du IIIe millénaire. » Étrangement, son regard sur l’Amérique de Donald Trump, homme politique dont il ne cesse de se méfier au suprême degré, laisse place à une lueur d’optimisme.

     

    Ce qui donne à l’analyse de Todd, souvent passionnante mais si subjective, un élément d’une solidité exemplaire. L’essayiste se réjouit de voir que l’Amérique « des bien-diplômés, de la Silicon Valley, des journalistes en place » mène contre Trump « ce que beaucoup considèrent comme une guerre civile froide ». Dans la nuit de l’Occident, voilà bien un gage d’espoir.

    « L’Angleterre et la France, les deux plus vieux États-nations du continent sont nés ensemble. Ils ont évolué en miroir, avec, le plus souvent, un temps d’avance pour la monarchie anglaise. Parce que l’Angleterre a été conquise par des Franco-Normands, nous pouvons même nous demander si nous avons affaire au Moyen Âge à deux nations distinctes. » Extrait de «Où en sommes-nous?»

    Où en sommes-nous? Une esquisse de l’histoire humaine
    ★★★ 1/2
    Emmanuel Todd, Seuil, Paris, 2017, 496 pages












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