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    Jeunesse

    Le poids du silence

    4 novembre 2017 | Marie Fradette - Collaboratrice | Livres
    Peu de mots traversent ce roman graphique, mais un ressenti palpable nous happe notamment dans les quelques tentatives que prend Luna pour rejoindre sa mère.
    Illustration: Les enfants rouges Peu de mots traversent ce roman graphique, mais un ressenti palpable nous happe notamment dans les quelques tentatives que prend Luna pour rejoindre sa mère.

    Dans le noir et le silence de sa chambre, Luna se cache sous ses coussins. Sa lampe de poche tout près d’elle, allumée, comme un rempart contre cette noirceur angoissante, elle parvient difficilement à s’endormir en comptant « moutons, vaches et poules ». Quand le soleil se lève, elle l’accueille comme un jour de fête, une délivrance qui ne dure malheureusement pas. Face à son miroir, elle se répète « ne souris pas Luna, c’est un ordre ! Sois pas belle, Luna ! » Puis un jour, Marie, sa demi-soeur, vient habiter avec elle. Une alliée, pense-t-elle, dans cette maison où la mère, engourdie par la maladie, ne voit pas — ou ne veut pas voir — le drame qui se joue de l’autre côté du mur.

     

    C’est tout en subtilité que la prolifique Ingrid Chabbert traite de l’inceste dans son nouvel ouvrage, Luna la nuit. Peu de mots traversent ce roman graphique, mais un ressenti palpable nous happe notamment dans les quelques tentatives que prend Luna pour rejoindre sa mère. Des appels laissés sans retour, des bouteilles lancées à la mer l’abandonnant à son malheur. Rien n’est dit explicitement ici, mais tout est rendu avec une clarté désarmante : l’atmosphère lourde de la maison, cette prison étouffante, tout comme la bonté des gens qui pourraient l’aider, si seulement elle arrivait à dénoncer son papa.

     

    Sans espoir

     

    Avant l’arrivée de Marie, Luna était seule avec son drame, mais depuis elle réalise qu’elles sont deux. Deux petites à faire des cauchemars, à craindre le soir enfouies sous les coussins colorés, à subir l’innommable chacune leur tour. Si le mal-être est manifeste dans les dialogues menés par Ingrid Chabbert, le trait délicat mais immensément porteur de l’illustratrice Clémentine Pochon évoque avec aplomb toute la douleur sourde vécue par Luna.

     

    Pas à pas, à travers les planches de bédé, le lecteur suit le pénible quotidien de l’héroïne. Grâce aux lignes pures et simples, aux contrastes de couleurs entre le noir évoquant la souffrance et les coloris entourant ses moments d’espoir, l’univers de Luna est saisissant de vérité. Sa façon d’être, d’exister, de marcher le dos courbé, les regards désespérants qu’elle porte autour d’elle, et surtout les nombreux silences gorgés de peur et de peine, tout contribue à faire passer l’émotion. Il faut la voir disparaître, n’étant plus que le fantôme d’elle-même, se liquéfier alors qu’elle borde sa mère et lui rappelle que « c’est jeudi ». Soir banal pour d’autres, soir où elle devra faire une place sous les couvertures à son papa.

     

    Ultime appel à l’aide qui restera sans réponse. Clémentine Pochon nous dévoile une maman engloutissant un autre cachet, se rendormant et laissant toute la place au père pour aller rejoindre « sa minette ». Un album nécessaire dans lequel le duo exprime avec délicatesse le drame qui se joue en catimini. Un drame sans espoir pour Luna, mais un incitatif à dénoncer cette ignoble réalité pour le lecteur.

    Luna la nuit
    ★★★★
    Ingrid Chabbert et Clémentine Pochon, Les enfants rouges, Golfe Juan, 2017, 88 pages












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