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    Histoire d’une usurpation

    Maya Ombasic
    4 novembre 2017 |Maya Ombasic | Livres | Chroniques

    Il y a de ces livres qui marquent indéniablement un point de non-retour dans le paysage intellectuel et culturel qui les voit naître. C’est le cas pour Le piège de la liberté (Boréal), dans lequel deux éminents sociologues, Denys Delâge et Jean-Philippe Warren, expliquent l’usurpation de la mise en scène du piège de la liberté tendu aux peuples autochtones avec l’arrivée des Européens.

     

    Malgré une panoplie de livres qui traitent de la question autochtone, cet essai semble faire vibrer davantage notre caisse de résonance naturellement penchée vers la complaisance. Est-ce parce que, pour l’Homo politicus que nous avons choisi de devenir avec la modernité, rien n’a plus d’importance que la loi ?

     

    Personne n’est au-dessus de la loi : le concept résonne jusqu’aux tréfonds de notre inconscient collectif. Cet adagio récurrents’est aussi imposé de force aux peuples sauvages, qui n’ont parfois même pas de mot pour dire « frontière » ou « territoire ». Mais on doit surtout à cet essai incontournable la démonstration factuelle de la vieille idée de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle l’origine du contrat social n’est qu’une usurpation de la liberté et des droits des dominés par les dominants afin de faire respecter la loi, c’est-à-dire de défendre leurs droits et intérêts.

    Photo: Armend Nimani Agence France-Presse Le Kosovo a célébré le premier anniversaire de son indépendance de la Serbie en février 2009.

    Signez notre contrat bilatéral et vous aurez en retour l’illusion de la liberté, même si cette dernière, dans la vision du monde amérindien, n’a nullement besoin de la loi écrite pour être effective. Dans des traditions orales, la promesse verbale est une loi en soi que la sourde oreille de l’Occidental a du mal à entendre, surtout depuis que Dieu nous a envoyé des commandements par écrit.

     

    Transcender la loi des hommes

     

    Le droit des peuples à l’autodétermination, très à la mode à notre époque, est entré en vigueur beaucoup plus tard, notamment lors du fameux traité de Versailles qui a dû se pencher rapidement sur le destin des peuples au lendemain de la chute des grands empires.

     

    Le droit en question n’a pas traversé l’Atlantique, pour le meilleur et pour le pire, pour ceux qui songeraient à repenser le fameux piège. Il est plutôt resté englué dans son propre engrenage politique et géographique, dont la crise actuelle en Catalogne s’inscrit dans l’histoire d’un monde habitué, dès son origine, à penser en termes de deux poids, deux mesures.

     

    Qu’est-ce qu’un peuple ? Comment définir son périmètre ? Pourquoi certains sont-ils reconnus comme tels (Kosovo) par la communauté internationale et pas les autres (Catalogne) ? Un cadre constitutionnel est-il immuable ? D’où tire-t-il sa légitimité ? Afin de le rendre transcendant, est-ce la raison pour laquelle la religion lui va comme un gant ? Et que la sacro-sainte loi-vérité des missionnaires accompagnait si bien les dépositaires et porteurs de la nouvelle loi née sur le Vieux Contient, loi à des années-lumière des traditions orales ?

     

    Du romarin sur les plaies

     

    Devant cette usurpation où la loi concerne surtout le contexte historique et les intérêts politiques et économiques du moment, rien de mieux qu’un bon livre pour oublier la vacillation de nos cadres juridiques qui puisent leurs racines dans le récit monothéiste judéo-chrétien. Rozmaring d’Éva Böröcz (Hurtubise) raconte avec précision et délicatesse l’histoire d’un petit village hongrois, situé dans la vallée du romarin, où les habitants subissent les secousses de l’histoire : d’une invasion à l’autre, d’un empire à l’autre, d’un paternalisme à l’autre,l’être humain tente de donner un sens au chaos ambiant là où la contingence écrase tout sur son passage.

     

    Ici, les personnages féminins n’ont pas accès à Facebook pour dénoncer la longue oppression des hommes et ne comptent que sur l’entêtement des matrones prêtes à tout pour donner un futur plus lumineux à la lignée des filles qui feront, coûte que coûte, des études supérieures. À l’ombre de ces batailles individuelles, la Grande Histoire et ses usurpations ne sont pas loin. Et pendant que l’Europe redessine ses frontières à la veille de la Première Guerre mondiale, le sens de la vie ressurgit chez les habitants de Rozmaring après un événement historique, celui de l’assassinat de l’héritier du trône austro-hongrois et ses conséquences sur la Hongrie.

     

    Mais là où la Grande Histoire passe, avec ses lois, constitutions et usurpations, il reste à ce petit village à la croisée des chemins le constant suivant : l’Union soviétique avait également imposé ses politiques au gouvernement en place. On a nationalisé les banques, les industries, les terres et les services publics. On a pillé les églises et décrété illégale toute pratique religieuse.

     

    Éternel retour du même fantôme

     

    La force de l’écriture d’Éva Böröcz réside dans sa capacité à condenser le destin de plusieurs générations d’individus à la fois pittoresques, étrangement autres et pourtant si proches, comme si, par-delà leur mystérieuse langue qui n’appartient pas aux langues indo-européennes, ils finiront par faire face à un fantôme désormais récurrent et unilingue, ressurgissant des coulisses archaïques de l’humanité : un peuple historiquement humilié et balayé par les vagues de l’Histoire finit presque toujours par avoir une réaction agressive devant tout ce qui incarne l’altérité (la montée de l’extrême droite en Hongrie est désormais un fait connu, et les lois 62 de ce monde aussi).

     

    Sublime catharsis de l’écriture et de la trace que nous offre l’auteure de ce roman qui maîtrise avec une certaine force tranquille les thèmes de l’exil et de l’intégration. Comme si dans Rozmaring, la littérature pouvait préserver de l’oubli, surtout lorsqu’à la frontière de son pays tombe un horrible rideau de fer nous séparant désormais du monde libre. Mais c’était en 1953.

     

    Depuis, beaucoup de frustrations ont coulé sous les ponts de la Hongrie, la première à dresser un mur contre les migrants. Le droit à l’autodétermination soutenu par une narration nationale se transforme parfois en mur dressé contre les autres. On a envie de demander à Éva de nous raconter la suite dans une trilogie.













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