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    La bédé de science-fiction peut-elle se développer dans un monde dominé par l'intime?

    28 octobre 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Une planche tirée de l’album «Terminus, la Terre» du bédéiste Grégoire Bouchard
    Illustration: Mosquito Une planche tirée de l’album «Terminus, la Terre» du bédéiste Grégoire Bouchard

    La fusée décolle avec, derrière elle, le territoire du Québec, son fleuve, son embouchure rapetissant dans le brouhaha des « puissants moteurs [qui] consomment, tonne après tonne, le précieux propergol ». À son bord ? Le capitaine Bob Leclerc, héros improbable et torturé mis au monde par le bédéiste Grégoire Bouchard dans Vers les mondes lointains (Paquet) en 2008. Il se rapproche un peu plus de son destin dans cette mission secrète amorcée dans Le cauchemar argenté (Mosquito), album sorti au début de l’année et qui, avec l’épisode Terminus, la Terre (Mosquito) qui vient de sortir, va finalement faire s’opposer l’homme à ces extraterrestres qui menacent la survie de la race humaine.

     

    Le trait est obsessif. Sur papier : l’équipage est à 964 000 mètres d’altitude, après avoir brûlé 5400 tonnes de carburant. Le récit, lui, vole tout aussi haut en exposant la suite, et fin, de cette intrigante uchronie qui, depuis le Québec des années 1950, mélange habilement conquête spatiale, programmes gouvernementaux secrets, fantasme technologique, trouble des relations humaines et paranoïa collective.

     

    « Grégoire Bouchard est à la bande dessinée québécoise ce que David Lynch est au cinéma, encense à l’autre bout du fil le bédéiste Jean-Paul Eid, précurseur de la bédé d’anticipation avec sa série Le naufragé de Memoria (1999). C’est un auteur à part, qui réinvente la science-fiction dans la bédé d’ici. Il y inscrit le territoire, il en fait un terrain fertile à la critique des valeurs de l’Amérique, de ce patriotisme qui nous aveugle. Son univers est riche, dense, travaillé. C’est un marginal, une curiosité dans le monde de la bande dessinée dite underground qui l’a mis au monde », mais aussi dans un présent littéraire, au Québec du moins, où le genre — et ses codes —, est loin de profiter de la même poussée que celle qui va conduire Bob Leclerc sur Mars.

     

    « La science-fiction est partout, mais très peu dans la bande dessinée », constate Samuel Cantin, auteur de Whitehorse (Pow Pow), dont le deuxième tome va être lancé le 14 novembre — il s’agit d’un récit fantastique s’abreuvant à la superficialité des rapports humains. L’homme a signé également La phobie des moments seuls (Pow Pow), aventure spatiale au coeur de nos angoisses existentielles. « La mode de la bande dessinée intimiste, de la bande dessinée d’auteur nuit à la bédé de genre en général et à la bédé de science-fiction en particulier, même si la science-fiction est un genre très populaire. »

     

    Jouer avec les codes

     

    Pas besoin de lunettes permettant de matérialiser l’invisible pour s’en convaincre. En matière d’anticipation, de dystopie, d’uchronie, d’univers parallèles, la bande dessinée d’ici se cantonne à quelques récits participant d’une « culture geek », résume Jean-Paul Eid, en montrant du doigt Far Out d’Olivier Carpentier et Gautier Langevin ou Hiver nucléaire de Caroline Breault, alias Cab, publiés chez Front Froid. Le premier met en scène une relecture de la conquête de l’Ouest avec comme protagonistes des robots. Le deuxième glisse, avec un esprit ludique, sur le dos d’un Montréal qu’une catastrophe nucléaire a placé sous la neige d’un hiver éternel. « Les auteurs jouent avec les codes de la science-fiction, sans chercher à développer un discours plus profond que ça », ajoute Jean-Paul Eid, fin critique de son époque, avec son personnage Jérôme Bigras.

     

    Pour un semblant de densité, c’est du côté de Thierry Labrosse qu’il faut aller la chercher et sa série Ab Irato (Vents d’Ouest) qui déplace les injustices sociales, questionne l’impunité des riches dans un Montréal du futur affligé par les dérèglements climatiques.

     

    « La bande dessinée bon chic bon genre et tranche de vie qui plaît et qui se multiplie depuis des années n’est pas compatible avec la fantaisie, admet Grégoire Bouchard, qui appelle à plus d’histoires un peu plus déconnectées de la réalité et du quotidien pour mieux mettre le présent en perspective. La science-fiction, de manière inconsciente dans mon cas, parle de l’époque dans laquelle elle a été pensée, plus que du futur. Dans les années 1950, on parlait, à titre d’exemple, des locomotives atomiques qui allaient changer le monde de manière radicale. Aujourd’hui, on fait la même chose avec l’intelligence artificielle. Et je suis sûr que dans tous les cas, nous sommes face à la même illusion. »

     

    Ailleurs dans le monde, le genre science-fictionnel donne pourtant des ailes à une grande diversité de fantasmes contemporains, à toutes les angoisses collectives du moment, avec la série On Mars (Éditions Daniel Maghen) de Sylvain Runberg et Grun qui vient de faire son apparition. Elle transporte ses lecteurs dans un monde où le totalitarisme s’est finalement incarné et a laissé sa corruption bâtir un système de justice arbitraire. L’action se joue dans une colonie pénitentiaire construite sur la planète rouge. Cet été, la série Carthago (Les Humanoïdes Associés) a poursuivi son voyage dans les fonds marins, sous les plumes de Christophe Bec et Ennio Bufi, pour mieux mettre en métaphore la menace que la nature, quand on la malmène, peut faire peser sur les pauvres mortels. « Par la science-fiction, ce sont des rêves que l’on exprime, dit Jean-Paul Eid, et le cauchemar n’est jamais très loin. »

     

    Passer à autre chose

     

    Selon Grégoire Bouchard, la domination de l’autofiction dans la bande dessinée québécoise, celle portée par les Michel Rabagliati, les Jimmy Beaulieu, les Iris, les Zviane, a permis de donner de la crédibilité au 9e art mis en cases en français sur le continent nord-américain, et ce, en s’éloignant de la bédé de genre qui, dans les années 1980, était plutôt (dé)considérée, car jugée trop adolescente, trop immature, trop enfantine, trop cabotine… « Maintenant que c’est fait, maintenant que la bédé est prise au sérieux, on peut passer à autre chose », dit-il.

    Grégoire Bouchard est à la bande dessinée québécoise ce que David Lynch est au cinéma
    Jean-Paul Eid

    Sauf que « le système de financement de la culture est encore accroché à ces vieux standards, à cette ancienne façon de voir les choses », croit Samuel Cantin, qui juge désormais la timidité avec laquelle la science-fiction s’approche des territoires narratifs de la bédé comme une « lacune ». « Il faut plus de genre partout, en cinéma, en télévision, en littérature, lance-t-il. C’est ce qui nourrit l’audace, c’est ce qui permet d’avancer. »

     

    Si, pour Bob Leclerc, son voyage dans l’espace va le mettre devant la réalité de son « espèce qui se meurt » venant « d’un monde vieux et fatigué », le genre littéraire et dessiné qu’il nourrit, lui, pourrait bien être placé sur une autre trajectoire, croit Grégoire Bouchard. « L’autofiction est en train de décliner, assure-t-il, et à partir de là, tout est possible, tout peut arriver », dans les limites, bien sûr, d’une imagination qu’il est bien placé pour savoir qu’elle peut faire voyager au-delà de la circonférence d’un nombril.













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