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    Chronique

    Les abeilles en sentinelle

    Louis Cornellier
    28 octobre 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Je n’ai jamais été un fanatique de l’écologie, mais j’ai toujours eu une sensibilité écologique. Il me semble que cela va de soi. Respecter et protéger l’environnement naturel, si généreux et si vital pour les humains, relève, à mes yeux, de la raison, voire de la simple décence. L’inconscience environnementale satisfaite a quelque chose d’immoral. Aussi, même si elles ne sont que potentielles, les menaces qui pèsent sur la nature exigent qu’on s’y attaque. Dans une telle affaire de vie ou de mort, le principe de précaution s’impose.

     

    C’est le cas, évidemment, dans le dossier du réchauffement climatique. Ne rien faire, en espérant que ça se passera bien, au risque de tout voir péter à long terme, serait une bêtise sans nom. Dans le doute, la précaution est la voie à suivre. Le pari environnemental raisonné, comme le note David Suzuki dans son récent Halte à la surchauffe ! (avec Ian Hanington, Boréal, 2017), ne peut être perdant.

     

    Même si on découvrait, dans quelques dizaines d’années, que le réchauffement climatique n’est pas le monstre appréhendé, le fait d’avoir agi pour le contrer nous laisserait néanmoins avec des retombées positives. « On se retrouverait avec des sources d’énergie plus vertes, moins de pollution, une économie sans doute plus forte et des combustibles fossiles de grande valeur en réserve pour le jour où l’on aura appris à les utiliser de façon judicieuse, en évitant de les gaspiller », conclut-il.

     

    Le journaliste scientifique Jean-Pierre Rogel, retraité de l’émission Découverte à Radio-Canada, suit la même logique dans La crise des abeilles (Multimondes, 2017), un très solide essai consacré aux menaces qui pèsent sur ces insectes essentiels à l’alimentation humaine. Sans abeilles pollinisatrices, nous serions privés non seulement de miel, mais aussi d’amandes, de bleuets et de café, pour ne prendre que quelques exemples. Or, depuis une dizaine d’années, ces charmants insectes, dotés d’impressionnantes aptitudes de mémoire, d’apprentissage et de communication malgré un cerveau minuscule de moins d’un millimètre cube, meurent en masse.

     

    Apocalypse des abeilles ?

     

    Certains observateurs ont même prophétisé une « bee-pocalypse », un monde sans abeilles. Rogel ne partage pas cet alarmisme, mais il ne cache pas son inquiétude quant à la situation des butineuses. « La réalité est que l’apocalypse des abeilles n’aura pas lieu », écrit-il, malgré la mortalité préoccupante qui les frappe.

     

    Cet apparent paradoxe s’explique. Pour compenser les pertes importantes d’abeilles, les apiculteurs travaillent d’arrache-pied à créer de nouvelles colonies. C’est d’ailleurs ce qui fait dire au journaliste scientifique Jean-François Cliche dans le numéro de septembre de Québec Science que l’idée de la disparition des abeilles est un mythe et qu’il y a, aujourd’hui, au Québec, plus d’abeilles qu’en 2005. Cliche admet tout de même que « ce nombre de colonies ne dévoile rien sur leur santé, laquelle est bel et bien menacée ».

    Bien que nous soyons biologiquement très différents des abeilles, nous sommes semblables sur le plan écologique : nous vivons dans les mêmes écosystèmes, nos besoins alimentaires fondamentaux et notre santé en dépendent. En mettant les abeilles à l’abri des pesticides nocifs, nous améliorons à la fois notre santé et la qualité de notre environnement.
    Jean-Pierre Rogel
     

    D’où viennent ces menaces ? De multiples facteurs sont en cause. Dans La crise des abeilles, Rogel mentionne les déménagements incessants des ruchers par transport par route — les ouvrières de la pollinisation sont en effet très sollicitées —, qui affectent le système immunitaire des abeilles, et la présence de parasites (l’acarien Varroa et le champignon Nosema), qui déciment les ruches. La thèse principale du livre met toutefois en cause l’usage massif d’une classe d’insecticides chimiques, les néonicotinoïdes, dans les grandes cultures de maïs, de soja et de colza. Ces insecticides perturbent les fonctions d’olfaction et d’orientation des abeilles et les mènent à la mort, comme cela a été démontré en Ontario en 2012.

     

    Le productivisme dénoncé

     

    Jean-François Cliche émet des doutes sur cette thèse, mais l’enquête de Rogel, qui s’appuie sur des entrevues de terrain avec des apiculteurs, sur le point de vue de biologistes chevronnés et sur des résultats d’études, n’en reste pas moins convaincante. Rogel, au passage, en profite pour faire le procès de l’agriculture productiviste intensive et celui de Santé Canada, « en symbiose » avec l’industrie des pesticides, qui pratique un lobbying très persuasif. Il salue néanmoins les décisions récentes, prises dans de nombreux pays, notamment au Canada, annonçant la disparition progressive de ces insecticides, sauf aux États-Unis de Donald Trump, évidemment et malheureusement.

     

    Plaidoyer pour une agriculture plus biologique, magnifique hommage rendu aux abeilles, ces « sentinelles de l’environnement » dont le sort « est lié au nôtre », et à leurs alliés apiculteurs, le bel essai, toujours instructif et parfois lyrique, de Jean-Pierre Rogel est une invitation à sauver la beauté du monde, qui nous fait vivre.













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