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    «Ruby tête haute», la petite fille noire qui voulait aller à l’école des Blancs

    21 octobre 2017 | Marie Fradette - Collaboratrice | Livres
    Respectant le style hyperréaliste de Norman Rockwell, l’illustrateur Marc Daniau joue de contrastes profonds entre les couleurs, explore les perspectives qui ajoutent à l’évocation.
    Photo: Éditions des Éléphants Respectant le style hyperréaliste de Norman Rockwell, l’illustrateur Marc Daniau joue de contrastes profonds entre les couleurs, explore les perspectives qui ajoutent à l’évocation.

    Louisiane, 1960. Ruby Bridges, six ans, coule des jours tranquilles lorsqu’on lui propose d’aller étudier dans une école de Blancs située tout près de chez elle. Une avancée sans précédent dans la lutte contre la ségrégation raciale. Sans trop comprendre tout ce qui se trame autour d’elle, sans saisir la portée de cette action, elle est conduite à l’école William Frantz escortée par des marshals — la police locale ayant refusé de la protéger — qui servent d’écran aux regards obliques, aux huées de la foule blanche qui n’accepte pas cette mixité.

     

    « Une grosse femme avec de grandes boucles d’oreilles portait un petit cercueil avec un baigneur noir dedans. Et cela m’a fait plus peur que tout le reste », raconte-t-elle dans Ruby tête haute, album signé Irène Cohen-Janca et Marc Daniau.Les contestataires hurlaient des slogans tels que : « Pas de négros dans notre école ! » ; « Gardez nos écoles blanches ! » ; « L’intégration est un péché mortel ! ». On apprendra par ailleurs qu’elle restera longtemps la seule élève dans la classe de madame Barbara Henry, tout comme lors des récréations où elle ne pourra se mêler aux Blancs.

     

    Cohen-Janca met en lumière avec beaucoup de sensibilité cette première année d’école en adoptant le regard d’une petite fille qui découvre tranquillement avec peine et douleur que la couleur de sa peau est la source de toute cette agitation. L’angle permet de sentir l’émotion, le regard des autres, de prendre conscience de l’intérieur de la portée de cette violence.

     

    Ce récit est par ailleurs introduit par une écolière qui, au coeur de sa classe, s’apprête à se faire raconter l’histoire de Ruby par la maîtresse. Une façon de faire qui double l’effet d’identification chez le lecteur et permet de prendre la mesure au présent de ce passé difficile.

     

    Dénoncer par l’image

     

    C’est en voyant pour la première fois le tableau de Norman Rockwell The Problem We All Live With, peint en 1963, que Cohen-Janca a eu l’idée d’écrire cette histoire. Le peintre, lui-même inspiré de la jeune Ruby, cherchait alors avec cette oeuvre à dénoncer le racisme et les nombreux préjugés encore omniprésents à l’époque, malgré la loi adoptée par la Cour suprême en 1954 qui devait mettre fin à la ségrégation dans les écoles publiques.

     

    Près de soixante ans plus tard, Marc Daniau s’inspire de la fameuse toile pour illustrer le texte de Cohen-Janca. Respectant le style hyperréaliste de Rockwell, Daniau joue de contrastes profonds entre les couleurs, explore les perspectives qui ajoutent à l’évocation. Il faut voir par exemple, en plongée, la petite Ruby tapie derrière une porte, impuissante devant cette nouvelle, mise à l’écart de cette décision qui changera pour le mieux — elle le saura plus tard — sa condition et celle de toute la communauté noire. L’égalité espérée prend tout son sens dans le tableau final, lequel met en scène Ruby marchant côte à côte, et droit devant, avec une Blanche, tout identique à elle dans le mouvement et dans l’espace.

     

    Si l’écriture de l’auteure engagée exprime avec délicatesse et force la difficile réalité qu’a été cette transition nécessaire et que les peintures de Daniau sont toutes aussi porteuses du climat haineux, cet album qui s’offre en devoir de mémoire est d’autant plus pertinent dans une actualité malheureusement encore sillonnée de groupuscules racistes qui se font entendre et voir, même dans le silence.

    Ruby tête haute
    ★★★★
    Irène Cohen-Janca et Marc Daniau, Éditions des Éléphants, Paris, 2017, 32 pages












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