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    Chronique

    Le mystère de Gilles Marcotte

    Louis Cornellier
    21 octobre 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    L’éminent critique et essayiste Gilles Marcotte est mort en 2015 à l’âge de 89 ans. Or, puisque le grand lecteur qu’il était rédigeait assidûment des carnets dans lesquels il consignait des réflexions de toutes sortes, nous avons donc, cette saison, pour la dernière fois, le privilège de lire du Marcotte inédit.

     

    Notes pour moi-même (Boréal, 2017, 360 pages) couvre la période qui va de 2002 à 2012 et offre une expérience de lecture qui relève de l’aventure. On ne lit pas Marcotte pour se reposer. La littérature, la musique et la foi, thèmes de prédilection de l’écrivain, ne sont pas chez lui des divertissements pour gens cultivés, mais des enjeux vitaux, métaphysiques, pourrait-on dire.

     

    Quête de vérité

     

    Marcotte n’est pas un philosophe. Il reconnaît d’ailleurs ses lacunes à cet égard. La grande affaire de sa vie, c’est la conviction qu’existe « une pensée de la littérature — c’est-à-dire une pensée issue de la littérature, naissant de la littérature — qui n’est pas celle des philosophes » et que cette pensée passe par un discours portant « la marque d’une véritable lecture, ouverte au risque, à la surprise, à l’émotion ». Même s’il a été professeur d’université pendant trente ans, Marcotte affirme n’avoir « jamais fait de “recherche”, au sens recevable du mot », pour indiquer que la prétention scientifique lui semble incompatible avec la littérature.

     

    L’essayiste explique même son attachement à cette dernière et à la musique classique par l’idée « que l’une et l’autre travaillent, jouent à l’écart de la vérité », conçue comme « définition, fermeture, prison ». Il vit sa foi catholique dans le même esprit. « L’athée est beaucoup plus sûr de lui-même, de ses idées, que peut l’être le croyant, écrit-il. Celui-ci demeure le plus démuni des hommes. Surtout s’il veut — et c’est exigé de lui, j’en suis convaincu — ne pas quitter la raison. »

     

    On trouve donc, chez Marcotte, une brûlante et incessante quête de vérité — celle du sens de la vie, à la fin — qui refuse obstinément de combler les failles de la pensée, les contradictions qui surgissent dans l’aventure, parce qu’elle sait que la vérité s’y trouve aussi. On pense au poème de Saint-Denys Garneau, une référence pour Marcotte : « Mais laissez-moi traverser le torrent sur les roches / Par bonds quitter cette chose pour celle-là / Je trouve l’équilibre impondérable entre les deux / C’est là sans appui que je me repose ». Nous lisons, dans ces carnets, une prose d’idées de haut vol. Ceux qui cherchent un désennui et refusent de s’engager seraient mieux d’aller voir ailleurs.

     

    Le trouble québécois

     

    Il ne faut pourtant pas croire qu’on ne s’amuse pas un peu dans ces carnets. On trouve du plaisir, en effet, à découvrir les jugements qu’assène, au passage, le lecteur exigeant et souvent ronchon qu’est Marcotte. De l’« écriture ingénieuse » de Margaret Atwood, il note qu’elle « est le contraire même d’un style ». De VLB, il dit qu’il « ne pense pas avec sa tête », mais « avec son chapeau ». Horrifié par la grossièreté de Foglia, « digne de Le Pen », injuste envers Jacques Grand’Maison dont il affirme que la « pensée est d’une anémie pernicieuse », sans pitié pour les romans de Gaétan Soucy et pour La constellation du Lynx de Louis Hamelin, Marcotte a ses favoris québécois — Jacques Ferron, Jean Le Moyne, Fernand Ouellette, Pierre Vadeboncoeur, Jacques Brault, Robert Melançon et Serge Bouchard — et français — Claudel, Mauriac, Green et Jaccottet —, qu’il encense, tout en notant souvent leurs failles, sans toujours convaincre. Il est vrai qu’un carnet, qui recueille des notes très personnelles, permet ce relâchement de l’argumentation.

     

    Ce qui trouble profondément, chez Marcotte, c’est son rapport à la littérature québécoise. Le critique a consacré toute sa carrière à cette littérature, contribuant même à la faire exister. Pourtant, entre elle et lui, le malaise persiste. Il n’arrive jamais à lui attribuer une valeur évidente. Il se demande si elle ne serait pas, au fond, médiocre, évoque sa relative pauvreté, sa fragilité, parle du Québec comme d’une « petite prison littéraire » et finit par lâcher, en 2011, que « [sa] littérature, au sens fort du mot, demeure la littérature française ».

     

    Comment expliquer cette mésestime, qu’on sent parfois mêlée d’une admiration précaire ? Lucidité ou aliénation ? Comment peut-on, amoureusement, vouer sa vie à la littérature québécoise, tenir Pierre Vadeboncoeur pour un grand essayiste et demeurer, comme Marcotte, trudeauiste et carrément hostile au nationalisme québécois ?

     

    En partant, Marcotte nous aura donc laissé de brillantes notes et un troublant mystère.

    « J’ai consacré […] la plus grande partie de mon travail critique, pendant plus d’une cinquantaine d’années, à ce qu’on appelle la littérature québécoise – sans oublier tout de même l’autre, la grande, qui n’a jamais cessé de me solliciter. […] Aujourd’hui, je doute fort que la littérature québécoise se soit dotée d’une telle autonomie, et ma littérature, au sens fort du mot, demeure la littérature française. » Gilles Marcotte













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