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    Parler français sur la bottine avec Olivier Niquet

    «Dans mon livre à moi» propose une recension amusée de citations de commentateurs sportifs

    11 octobre 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    De la langue du sport se dégage «une certaine poésie», écrit Olivier Niquet.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir De la langue du sport se dégage «une certaine poésie», écrit Olivier Niquet.

    En février 2011, un journaliste de l’agence QMI rapporte dans un article intitulé « Subban dérange encore dans le vestiaire » une brève engueulade entre le jeune joueur des Canadiens de Montréal P. K. Subban, qui avait laissé traîner son chandail sur le plancher du vestiaire, et son vétéran coéquipier Hal Gill, pour qui pareil comportement constituait un affront à tous ces bras meurtris qui jadis avaient porté le flambeau. Les médias locaux étudieront pendant des heures, sous tous ses angles, cette escarmouche, énième preuve que le vide sait parfois féconder les tirades les plus prolixes.

     

    À peu près personne ne se souvient de cet incident, sauf Olivier Niquet. « Le gars qui a un peu de misère à communiquer, ce n’est pas qu’un personnage. Entendre des gens capables de parler comme ça pendant des heures de la composition du troisième trio de Canadiens, ça m’impressionne et ça me rend jaloux », confie le plus circonspect des hommes de radio, qui récolte les citations improbables d’experts sportifs depuis la mise en ligne en 2004 du site Web Le Sportnographe, devenu de 2009 à 2012 la mythique émission que l’on connaît sur les ondes de la radio de Radio-Canada.

     

    Le collaborateur proverbialement timide de La soirée est (encore) jeune lance aujourd’hui Dans mon livre à moi, recueil recensant 400 blitzkriegs contre le français menés par des commentateurs ou des athlètes. De la langue du sport se dégage « une certaine poésie », écrit-il dans l’introduction de cet exercice plus taquin que baveux, laissant transpirer (presque autant que Price en tirs de barrage) une grande tendresse pour les nombreuses ligues du vieux poêle qui occupent les ondes radio et télé.

     

    Mais qu’est-il advenu de la langue soignée de René Lecavalier ? Difficile de ne pas se le demander devant l’hilarante philosophie de vestiaire de certains journalistes (« L’inévitable risque d’arriver », Yvon Pedneault), les figures de style maladroites d’anciens entraîneurs (« Après la mise en échec de Latendresse, on entendait le silence », Michel Bergeron) ainsi que les expressions consacrées que massacrent obstinément Jean Perron ou son héritier en matière de perronismes, Mario Tremblay (« Faut que tu prennes ton gaz égal, laisser un peu la soupe chaude retomber »).

     

    « Une des choses qui sauvaient René Lecavalier, c’est qu’il ne passait pas sa vie à parler de hockey. Il n’en parlait que pendant les matchs, alors qu’aujourd’hui les analystes participent à des débats avant et après, alimentent des blogues, commentent sans arrêt », fait valoir le professeur titulaire à l’Université de Montréal Benoît Melançon.

     

    Pour l’auteur de l’abécédaire du hockey Langue de puck (Del Busso éditeur, 2014), cette impression que la langue du sport se détériore s’enracinerait essentiellement dans un effet de masse. La quantité aussi imposante que Zdeno Chara de discours générés au sujet du bleu-blanc-rouge ne peut que provoquer certains accrochages parfois. « Mais si on compare Marc Denis à Gilles Tremblay, il n’y a pas de déclin, au contraire », assure-t-il, avant de brandir certaines phrases truffées d’anglicismes tirées des journaux des années 1910, 1920 et 1930. « Puis, à ce moment, le Hamilton eut les “breaks” […] », lisait-on par exemple dans La Patrie le 2 janvier 1925.

     

    Indispensables joueurnalistes

     

    Comment accueille-t-on pareil concentré de langue malmenée quand on connaît intimement « l’autre côté de la chandelle » (pour paraphraser l’attaquant des Penguins de Pittsburgh, Maxime Talbot) ?

     

    « Je mentirais si je disais que le livre d’Olivier Niquet ne m’a pas fait rire », avoue le chef d’antenne de TVA Sports Paul Rivard, qui s’exprime dans un français irréprochable, mais qui, en tant qu’animateur de la défunte émission de TQS 110 %, a été témoin de nombreux « cross-check dans le dos » assénés à la langue maternelle de Patrick Roy.

     

    « Il m’est arrivé de signaler une erreur, un cliché, à un de nos collaborateurs, mais le danger, c’est qu’en leur disant de faire attention, on leur met un filtre. Quand tu veux que le Jello prenne, que les gens s’emportent et s’enflamment, comme on le souhaitait à l’époque, tu dois permettre à tes intervenants d’être le plus naturels possible », précise celui pour qui le savoir des joueurnalistes — ces joueurs ayant troqué les patins pour le micro — éclaire de manière indispensable les enjeux d’un match.

     

    Le communicateur d’expérience rappelle aussi, à la décharge de ces nombreux anciens plombiers propulsés stars du petit écran, que l’art de s’exprimer à la télé suppose un véritable apprentissage. « On se moque de leurs bourdes, mais leur job, ce n’est pas d’abord la justesse du langage, plaide Paul Rivard. Ils sont là parce qu’ils peuvent nous faire vivre quelque chose qu’on n’a pas vécu. Jamais un journaliste ne pourra prétendre qu’il a patiné sur une glace de la LNH ou qu’il s’est tenu debout derrière un banc, avec tout le stress que ça comporte. »

     

    La langue de puck, souvent langue de bois

     

    La langue abracadabrante des sportifs est-elle le symptôme de l’importance qu’accorde le Québec à une bonne maîtrise du français ? Comment ne pas s’inquiéter en recevant comme autant de lancers frappés au visage les nombreuses phrases merveilleusement absconses que reproduit Olivier Niquet ? « Je n’irais pas jusqu’à en tirer des conclusions générales, mais quand on entend parler des footballeurs français, on se dit qu’ils n’ont pas le même rapport à la langue », observe avec prudence Benoît Melançon.

     

    La langue de bois que doivent embrasser hockeyeurs et entraîneurs, au risque d’être punis par leurs patrons, expliquerait peut-être davantage l’opacité de certaines de leurs déclarations ponctuées de nombreux points de suspension, suggère-t-il. « Quand Claude Julien dit de Patrice Bergeron qu’il est blessé au corps, on est dans une langue à ce point désincarnée, dans des cachotteries telles, que les phrases ne signifient plus rien. Je ne suis pas convaincu que Michel Therrien fait autant de fautes spectaculaires quand il va jouer au golf avec ses amis. Il est probablement moins stressé, alors que, lorsqu’il se retrouve devant une meute de journalistes à laquelle il ne peut rien dire, il finit par prononcer des phrases emberlificotées dans lesquelles tout le monde, lui y compris, se perd. »

    Dans mon livre à moi
    Olivier Niquet, Duchesne et du Rêve, Montréal, 2017, 296 pages












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