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    Pour Martine Delvaux, la parité, c’est aussi l’amour de l’autre

    7 octobre 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «La parité, c’est un engagement éthique et l’éthique, c’est l’amour de l’autre», souligne Martine Delvaux.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «La parité, c’est un engagement éthique et l’éthique, c’est l’amour de l’autre», souligne Martine Delvaux.

    «Est-ce qu’on peut penser le féminisme sans penser l’amour ? » demande Martine Delvaux dans les premières pages du Monde est à toi, une lettre d’amour écrite à sa fille adolescente, avec au coeur ce désir de contempler « ce qu’il y a de féministe dans cet amour-là ».

     

    Ça fait déjà trois fois le mot « amour » — vous l’aurez remarqué si vous êtes attentifs — et ce n’est pas innocent. « Oui, ça peut avoir quelque chose d’étonnant », reconnaît l’universitaire, qui réfléchit dans ce nouveau livre à la transmission féministe, mais qui évite avec un luxe de précautions de faire pleuvoir sur la tête des mères, et des femmes en général, une énième série d’injonctions. « C’est étonnant de voir “amour” et “féminisme” côte à côte, parce qu’on pense encore que le féminisme, c’est la haine des hommes — ça, c’est le cliché —, mais aussi parce que l’on conçoit difficilement que la lutte politique ou la quête d’universaux soient liées à quelque chose d’aussi fondamental que l’amour. »

     

    « Je voulais ramener ces mots-là ensemble parce que la parité, ce n’est pas juste la parité hommes-femmes comme on l’entend à l’Assemblée nationale, poursuit-elle. La parité, c’est un engagement éthique et l’éthique, c’est l’amour de l’autre. Je sais que ça fait fleur bleue ou chrétien, mais j’y tiens. J’essaie d’élever ma fille en lui faisant comprendre qu’on ne peut pas poser un regard méchant sur les autres. C’est une manière de lui dire que l’amour est au centre de tout, et c’est très féministe ça pour moi. »

     

    Féminins et féminismes pluriels

     

    Plus qu’une simple lettre, Le monde est à toi pourrait aussi être qualifié de journal de bord d’une mère qui marche aux côtés de sa fille et l’observe avec passion, sans lui dicter la route à emprunter, bien qu’en prenant soin de lui fournir de précieux outils de navigation, dont celui du doute quant aux identités figées.

     

    L’écrivaine célèbre ainsi par le fait même un féminin et un féminisme pluriels, s’incarnant joliment dans la liste des féministes préférées de sa fille, un arc-en-ciel où rayonnent entre autres « Beyoncé, Jo dans Les quatre filles du docteur March, Tori l’amie de Tris dans Divergence et la gang de filles en secondaire 3 qui portent toujours un pantalon et un chandail. »

     

    La question de la diversité traverse d’ailleurs toute cette longue missive. À l’heure où plusieurs féministes dites intersectionnelles plaident pour une lutte se mesurant à toutes les inégalités, et que des féministes plus traditionnelles émettent des réticences par rapport à ce discours, Delvaux se fait un point d’honneur de souvent rappeler à sa fille la blancheur de sa peau, ainsi que la douceur du milieu socio-économique dans lequel elle s’est épanouie.

     

    « Je pense qu’il y a chez certaines féministes une crainte que si on la conjugue aux questions queer ou antiracistes, la question du féminin passe à la trappe, et qu’on mette en péril les gains qui ont été faits si on refuse, par exemple, de dénoncer le voile, explique-t-elle. J’ai pour ma part l’impression d’assister à une re-essentialisation du féminin, comme si tout d’un coup on recristallise ce que c’est, être une femme. »

     

    « Tu dois sans cesse tenter de sortir de toi. C’est pour ça que j’ai tendance à penser que tu ne dois pas être fière d’être une fille, une personne née avec un corps qui correspond à ce qu’on dit être celui d’une fille. Quelqu’un qui à ce jour n’a pas senti le besoin de remettre en question cette identité-là, mais qui, en même temps, je crois, ne doit pas y croire complètement », suggère la mère à sa fille, en prenant à contre-pied un des cris de ralliement dominants du féminisme, celui de la fierté.

     

    Mais pourquoi donc refuser d’être fière d’être femme ? « Parce que, pour moi, la fierté, c’est un gonflement de l’ego, mais aussi parce que le risque, c’est de verser dans un essentialisme. L’horizon à mes yeux se situe au-delà de ça. C’est le binarisme homme-femme qui doit cesser. Tant qu’on va être dans une logique binaire, il va y avoir de l’oppression et on va demeurer dans la domination. »

     

    Une mère et une féministe suffisamment bonne

     

    « Je ne t’ai jamais suggéré ou interdit de faire quelque chose parce que tu es une fille », insiste Martine Delvaux dans Le monde est à toi, en se remémorant avec joie les robes de princesse réclamées et un temps revêtues par sa fille.

     

    « Je me suis beaucoup fait demander lors de la parution des Filles en série [Éditions du remue-ménage, 2013] s’il fallait laisser les filles jouer avec des Barbies. Moi, j’ai eu un énorme plaisir à aller dans le sens de ce que ma fille voulait, parce que de toute façon, les choses passent. Plutôt que d’interdire, j’ai préféré multiplier ce avec quoi elle pouvait jouer, pour éviter les risques de formatage », se souvient celle qui, avec la même lucidité, aura déconstruit l’hétéronormativité des images que l’école, la télé et la société tentaient d’instiller dans l’esprit de sa fille, tout en refusant de faire porter sur les épaules d’une gamine tout le poids d’un combat d’adultes.

     

    « C’est la question de la perfection qui travaille beaucoup mon livre », note la romancière, que l’on reconnaît comme telle dans plusieurs passages plus lyriques de cet essai. « Donald Winnicott parle d’une mère suffisamment bonne et j’aime bien aussi l’idée d’une féministe suffisamment bonne. Ce que j’essaie de dire, c’est qu’il y a forcément une part de ratage dans le féminisme. On en échappe des bouts et il n’y a pas de prototype de la bonne féministe. Je la mets en garde ma fille, je lui dis qu’elle n’a pas à être parfaite et, surtout, je lui dis qu’être féministe, c’est être une trouble-fête. Il ne s’agit pas d’arriver avec ses grosses bottes idéologiques, mais de semer le trouble et de répéter sans cesse. Il faut, oui, être stratégique, il faut choisir ses batailles. Parfois, on a le goût d’aller au front, d’autres fois moins, et c’est correct. Mais il ne faut pas lâcher. »


    « Je ne sais pas si j’ai des leçons de féminisme à donner. Je ne sais pas si c’est ce que je fais quand je prends la parole en tant que féministe. Je ne sais pas non plus si toi, en vivant avec moi, c’est ce que tu prends de moi par une sorte d’osmose, un féminisme qui s’infiltre, absorbé de manière spontanée. Je n’ai jamais pensé que j’avais le droit de dire aux mères comment élever leurs filles en tant que féministes. Qui peut se permettre d’affirmer une chose comme celle-là ? À partir de quelle position et de quels privilèges ? Qui suis-je, moi, pour oser faire ça ? Mais ce que je peux faire, c’est parler de ma vie avec toi, de ce que ça m’a appris de vivre avec toi. Cet amour-là. » Extrait de «Le monde est à toi»

     

    Le monde est à toi
    Martine Delvaux, Héliotrope, Montréal, 2017, 152 pages












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