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    Trois auteurs afro-américains appellent à libérer l’Amérique de ses chaînes esclavagistes

    7 octobre 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Les auteurs mettent des mots sur du papier comme d’autres posent un genou à terre pendant un hymne national.
    Photo: iStock Les auteurs mettent des mots sur du papier comme d’autres posent un genou à terre pendant un hymne national.

    Depuis 25 ans, à chaque session parlementaire aux États-Unis, le représentant démocrate à la Chambre des représentants, le patriarche des lieux, John Conyers, élu depuis 1965 dans le Michigan, entre dans la même impasse en proposant au Congrès de mettre en place une « commission d’étude des propositions de réparations pour les Afro-Américains ». 25 ans de refus systématique, d’indifférence, de silences gênés, que la chambre soit sous l’influence des démocrates ou des républicains, souligne Ta-Nehisi Coates dans un nouvel essai percutant intitulé Le procès de l’Amérique (Éditions Autrement).

     

    Et l’essayiste, auteur d’Une colère noire en 2016 et de Grand combat l’an dernier, ajoute : « Le fait que la proposition n’ait jamais été débattue […] indique que notre réticence ne prend pas sa source dans la difficulté de mise en oeuvre, mais dans une inquiétude plus existentielle. Car, si l’on parvenait à démontrer que […] les conditions de vie de l’Amérique noire ne sont pas inexplicables, mais qu’elles sont la conséquence logique et inévitable de plusieurs siècles d’ostracisme, cela obligerait la plus vieille démocratie du monde à une profonde remise en question. »

     

    Le dernier propriétaire d’esclaves est mort depuis très longtemps, fait remarquer Ta-Nehisi Coates, mais pas les traces de son système d’exploitation, de la soumission qu’il a imposée à un peuple, de sa mise en commerce des corps humains et de sa création d’une richesse non partagée, d’une économie fondée sur l’asservissement d’une bonne part de la population. Un héritage toujours délétère qui se révèle dans les tweets d’un président, dans les meurtres de citoyens noirs par des policiers blancs, dans les statistiques de l’incarcération, de la pauvreté, de la violence, de la sous-éducation et qu’il est temps d’affronter une bonne fois pour toutes, croit l’essayiste, en posant des mots sur du papier comme d’autres posent un genou à terre en introduction d’une rencontre sportive.

     

    Ne plus taire l’intolérable : c’est ce qu’a décidé de faire Colson Whitehead dans son remarquable et remarqué Underground Railroad (Albin Michel) que Barack Obama, premier président afro-américain des États-Unis, a placé en 2016 sur la liste de ses lectures d’été, propulsant le jeune romancier new-yorkais sur le devant de la scène, celle où convergent de plus en plus de voix appelant à affronter les fantômes d’un passé commun, au pays de Donald Trump, pour rendre réellement possible l’émancipation d’un peuple.

     

    Dans ce roman, à la plume sensible et précise, Cora, une jeune esclave maltraitée par les Randall sur une plantation de la Géorgie, se laisse embarquer par Ceaser dans une course folle vers la liberté par l’entremise d’un « chemin de fer souterrain », incarnation fantaisiste dans le récit de Whitehead de ce célèbre réseau de passeurs qui, au milieu du XIXe siècle, a soustrait 100 000 esclaves du joug de leurs propriétaires blancs en les amenant au Mexique, dans les États abolitionnistes du Nord, ainsi qu’au Canada. Harriet Tubman a été une figure forte de ce réseau fondé sur des chariots à double fond et des progressistes, toutes couleurs unies, plus clandestin que réellement souterrain.

     

    En montant dans ce train, Cora va tenter de se libérer de ses chaînes, en gardant en tête les images fortes de ces « hommes pendus à des arbres, abandonnés aux bises et aux corbeaux », de ces « femmes entaillées jusqu’à l’os par le fouet à lanières », de ces « corps vivants ou morts, mis à rôtir sur des bûchers », de ces « pieds tranchés pour empêcher la fuite », de ces « mains coupées pour mettre fin au vol ». Elle va être traquée par un chasseur d’esclaves insatiable et sadique, Ridgway, figure romanesque du blanc suprémaciste en totale rupture avec son humanité et en étrange cohérence avec quelques discours du présent. Le tout donne corps à cette invitation lancée au départ par le chef de gare : « Si vous voulez voir ce qu’est vraiment ce pays, comme je dis toujours, y’a rien de tel qu’un voyage en train. Regardez au-dehors quand vous filerez à toute allure, vous verrez le vrai visage de l’Amérique », lance-t-il aux fugitifs en fermant la portière du wagon.

     

    Récit d’une évasion par le rail comme métaphore d’une histoire dont on remonte inlassablement le fil par la violence du détail et par ces destins humains marqués au fer rouge, voilà toute l’intelligence et la force du bouquin de Colson Whitehead, qui rappelle ce temps où l’on crevait les yeux d’un esclave qui avait osé regarder les mots sur une pancarte pour être sûr que les autres n’aient pas la même idée d’apprendre l’alphabet. Car l’esclave n’était qu’une marchandise privée de sa dignité et de sa famille par le sale jeu des placements et des déplacements de capitaux.

     

    Féminisme et racisme

     

    « Les États-Unis ont été bâtis sur le traitement préférentiel des Blancs, et cela a duré trois cent quatre-vingt-quinze ans, écrit Coates. Ce n’est pas en soutenant vaguement une diversité de bon tonpour avoir la conscience tranquille que l’on risque de rétablir la balance », une réalité qui va rattraper Nadia, 17 ans, héroïne du Coeur battant de nos mères de Brit Bennett. La jeune romancière américaine débarque dans cet automne littéraire avec une histoire de vie très contemporaine, marquée par ce passé mal digéré de l’Amérique. Après un avortement, Nadia quitte le confort relatif d’une communauté noire de la Californie où elle a vu le jour, pour tenter de s’extirper de sa condition en devenant boursière d’une université du Michigan, majoritairement blanche. La ségrégation s’y joue désormais de manière passive, faute d’avoir été cette question éludée par une chambre des représentants depuis 25 ans.

     

    « Célébrer la liberté et la démocratie tout en oubliant que l’Amérique prend ses origines dans l’économie de l’esclavage, c’est du patriotisme à la carte », note Ta-Nehisi Coates dans son bouquin qui documente l’asservissement des familles noires dans les banlieues de Chicago par des propriétaires d’immeubles qui, après l’abolition, sont devenus les nouveaux exploiteurs et qui souligne que l’ascension exceptionnelle d’un Barack et d’une Michelle Obama ne peut pas faire oublier les stigmates de ce passé sur le reste des Afro-Américains qui restent encore et toujours « sur le carreau ». Un passé qui fait peur à ceux qui refusent d’entendre la proposition du politicien John Conyers, non pas parce qu’elle vient d’un Noir, non pas par ce qu’elle pourrait coûter en réparation, mais parce que « l’idée [de réparation] menace quelque chose de beaucoup plus profond : l’héritage des États-Unis, son histoire et sa place dans le monde ».

     

    Un risque que sont prêts à courir Brit Bennett, Colson Whitehead ou Ta-Nehisi Coates, ces voix de plus en plus fortes et surtout lucides de cette Amérique noire qui cherche à se débarrasser de ses chaînes pour permettre à tous d’avancer, et ce, en refusant de laisser une réalité de ce grand pays démocratique dans la marge de son histoire.

    « Quand on est vendu aussi souvent, le monde vous apprend à être attentif. Elle apprit donc à s'adapter rapidement aux nouvelles plantations, à distinguer les briseurs de nègres des cruels ordinaires, les tire-au-flanc des industrieux, les mouchards des confidents. Les maîtres et maîtresse dans toute leur gamme de perversité, les domaines aux moyens et aux ambitions variables. Parfois les planteurs ne voulaient guère que gagner humblement leur vie, alors que d'autres, hommes ou femmes, aspiraient à posséder le monde, comme si ce n'était qu'affaire d'arpents. » Extrait de «Underground Railroad»

    Le procès de l’Amérique / Underground Railroad / Le coeur battant de nos mères
    Ta-Nehisi Coates, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Lalechère, Éditions Autrement, Paris, 2017, 126 pages / Colson Whitehead, traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin, Albin-Michel, Paris, 2017, 430 pages / Brit Bennett, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch, Éditions Autrement, Paris, 2017, 350 pages












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