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    L’équipée d’un incapable, selon Julie Mazzieri

    La lauréate du Prix du Gouverneur général raconte la grotesque pingrerie d’un endeuillé

    30 septembre 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «La Bosco» compense la minceur de son intrigue en déployant des scènes doucement métaphoriques, dont la sage Julie Mazzieri ne s’entête pas toujours à trop expliciter le sens.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «La Bosco» compense la minceur de son intrigue en déployant des scènes doucement métaphoriques, dont la sage Julie Mazzieri ne s’entête pas toujours à trop expliciter le sens.

    La tombe, l’embaumement, les fleurs, les porteurs, le banquet, le chauffeur, le trou à creuser : mourir, ça coûte cher. Parlez-en au père Bosco, dont la femme Suzanne vient de définitivement lever les feutres, et dont la peine semble moins tenir à la perte de sa bien-aimée qu’à celle de tous ces sous dont il devra se délester. Seule solution pour chasser de sa petite tête ses créanciers : s’envoyer un gros coup de rouge qui tache dans le nez.

     

    Son fils, Charles, ne laisse pas, lui non plus, sa place en matière de pingrerie. Il obsédera au sujet de ce billet de 50 $ que lui a subtilisé son paternel pendant les quelque 120 pages contenant La Bosco, deuxième livre de la Québécoise résidant aujourd’hui en Corse Julie Mazzieri.

     

    Nous voici donc au coeur d’un Québec appartenant davantage à hier qu’à aujourd’hui, mais pas strictement. Un Québec sur lequel règne une glauque noirceur, que l’écrivaine lauréate du Prix du gouverneur général pour son roman Le discours sur la tombe de l’idiot (Corti, 2009) contemple d’un oeil à la fois amusé, mythifiant et hyperréaliste. Un Québec profond et profondément englué dans l’alcool, la folie et la misère.

     

    Mais qui était la défunte, Suzanne Bosco ? Imaginez un instant une mère préférant avaler les pions de son fils, avec qui elle joue au parchési, plutôt que de faire face à l’éventualité d’une défaite (une scène d’un grotesque loufoquement tragique). « Vous voyez, c’était une femme merveilleuse, formidable, mais toute en nerfs, explique son veuf de mari. Et il lui arrivait parfois de surchauffer. Quand cela se produisait, elle allait faire un petit séjour dans cette maison [un asile], le temps de refroidir un peu. »

     

    Grande bouffe en odorama

     

    Déserter l’enterrement de sa femme, afin de ne pas en assumer les frais, n’est habituellement pas la marque de l’homme qui sait se tenir debout. Peu importe, c’est dans la fuite que s’enfonce le père Bosco. En chemin vers on ne sait trop où, l’éternel velléitaire ne parviendra ni à enguirlander convenablement les Perreault, qui n’ont pas rendu hommage à sa femme bien qu’elle ait été pendant des années leur domestique, ni à ne pas se pisser dessus, quand viendra le temps de se soulager dans un champ.

     

    Chronique de l’équipée d’un incapable, La Bosco compense la minceur de son intrigue en déployant des scènes doucement métaphoriques, dont la sage Julie Mazzieri ne s’entête pas toujours à trop expliciter le sens. Ce texte bref, et sa subtile critique sociale, se lit néanmoins davantage comme une nouvelle, ou comme un conte lyrique, sans morale ni chute.

     

    La description en odorama de la très carnavalesque grande bouffe que s’offre le père à l’hôtel Grand Union incarne sans doute le mieux la déliquescence de ces personnages mal-nés. Il y a sur le comptoir « des prunes flétries et des pêches couvertes de contusions à l’endroit où s’étaient posés des doigts indélicats. Une orange momifiée. Une pomme au flanc rongé par un chancre noir. Et juste au-dessus, des figues trop mûres qui avaient éclaté et dont le ventre charnu dégorgeait un exsudat ambré. »

     

    Comment ces fruits peuvent-ils sembler aussi appétissants ? Sans doute grâce à la langue attentive et chatoyante de Julie Mazzieri. Et c’est avec une tout aussi étonnante tendresse pour les Bosco que nous abandonnerons cette famille pourtant pas spécialement attachante à son sommeil.

    « Malgré toute la pompe déployée, Suzanne Bosco n’avait pas l’air de reposer en paix. Ni le fard ni la coiffure, ni même les capitons, les festons et la dorure ne parvenaient à faire illusion : sertie dans son terrible écrin, la mère avait gardé sa tête de folle à lier. » Extrait de «La Bosco»

    La Bosco
    ★★★
    Julie Mazzieri, Héliotrope, Montréal, 2017, 128 pages












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