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    Chronique

    Portrait du survivant

    Louis Cornellier
    23 septembre 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Pourquoi lit-on des livres d’histoire ? « Le vaste public des lecteurs et des passionnés du passé, répond l’historien Éric Bédard, n’attend pas seulement des historiens professionnels qu’ils ouvrent de nouveaux “chantiers de recherche”. Il veut se reconnaître dans l’humanité de ses devanciers, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs. Ces lecteurs veulent sentir que les grands troubles de leur existence, personnelle et collective, furent le lot des générations antérieures. »

     

    On lit donc de l’histoire pour mieux connaître le passé, évidemment, pour en tirer quelques leçons, peut-être, mais il y a plus encore, qui tient à la dimension existentielle de la discipline : on lit de l’histoire pour approfondir notre humanité, en solidarité avec les ancêtres qui nous ont faits. « Grâce à un personnage, à un groupe, à une époque, à un pays, on découvre des gens qui se posaient des questions, qui doutaient d’eux-mêmes, qui cherchaient à tâtons des pistes d’avenir et qui ont su rebondir, pour le meilleur ou pour le pire… » écrit Bédard dans une belle envolée sur l’utilité de l’histoire.

     

    Surmonter le désarroi

     

    À l’heure où les Québécois semblent désemparés quant à leur avenir collectif, où la question nationale baigne dans un flou politique qui nourrit la déprime, voire la tentation de la désertion, Éric Bédard, déjà auteur de la remarquable monographie Les réformistes (Boréal, 2009), se penche encore sur cette génération canadienne-française qui a dû, au lendemain de l’écrasement des rébellions patriotes de 1837-1838, chercher des sorties de secours.

     

    Les patriotes, note l’historien, « avaient rêvé d’instaurer une République du Nouveau Monde ; or voilà qu’ils étaient désormais confinés dans la réserve provinciale d’un dominion britannique ». Bien des Québécois, depuis la défaite référendaire de 1995, ont l’impression d’expérimenter un semblable désarroi. Bédard est de ceux-là, ainsi qu’il en témoignait dans Années de ferveur, 1987-1995 (Boréal, 2015), et l’histoire lui sert ici, pour reprendre la formule du grand historien Marrou, de « leçon d’humanité ».

     

    Les onze textes réunis dans Survivance : histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français (Boréal) ne sont pas tant des études historiques que des essais sur les interprétations de l’histoire du Québec. Il s’agit moins, cette fois, d’enquêter sur l’époque en question que d’en proposer une lecture empathique. Avec le beau style classique qui le caractérise, avec sa conception de l’histoire comme discipline ayant une portée existentielle, Bédard livre ici une oeuvre majeure, élégante dans sa forme et puissante dans son propos.

     

    Sauver les meubles

     

    Si les patriotes, de nos jours, ont souvent bonne presse, il n’en va pas de même des réformistes, souvent d’anciens patriotes, comme Louis-Hippolyte La Fontaine, George-Étienne Cartier et plusieurs autres, qui ont dû gérer les suites de la débâcle. Les premiers, dit-on aujourd’hui, incarnent le libéralisme politique et le nationalisme civique, la modernité, quoi, alors que les seconds apparaissent comme les pères de l’idéologie régressive de la survivance, comme les tenants d’un clérico-nationalisme culturellement frileux, voire comme des traîtres ou des opportunistes parce qu’ils ont accepté de collaborer avec les Anglais après l’Acte d’Union de 1840.

     

    Gérard Bouchard, par exemple, parle d’une élite passéiste et pusillanime. Fernand Dumont admet lui aussi que les années postrébellions marquent une certaine « régression historique », mais il reconnaît toutefois, note Bédard, que cette « génération faisait face à une impasse » et qu’un certain conservatisme lui fut une nécessité pour sauver la nation.

     

    Bédard, qui consacre de riches et vibrants essais à quelques grandes figures politiques du temps de même qu’à des écrivains comme Philippe Aubert de Gaspé et Octave Crémazie, s’inscrit dans l’esprit dumontien. « Par rapport aux choix concrets qui s’offraient au peuple canadien-français en 1840, conclut-il, les réformistes, soutenus par une majorité de Canadiens français, me semblent avoir suivi la voie de la prudence et de la modération. » Ils ont, dans le brouillard et la tempête, sauvé les meubles, en tentant de recomposer l’union nationale.

     

    Dans son très bel essai Denis-Benjamin Viger : un patriote face au Canada-Uni (VLB, 2017), l’historien Martin Lavallée, avec une perspective semblable, réhabilite, non sans souligner ses erreurs, ce réformiste dissident souvent dénigré.

     

    Dans l’impasse, explique Éric Bédard, ces hommes ont agi, par nécessité, avec prudence, pour sauver « du gouffre l’essentiel de ce qu’avaient légué les générations antérieures » et pour ainsi préserver l’avenir. Grâce à l’historien empathique, ces survivants, qui peuvent nous inspirer en ces temps incertains, nous parlent à l’oreille.

    « À bien des égards, le destin de la génération réformiste est semblable à celui de la génération X. Les deux doivent assumer le destin incertain d’un peuple confronté à de lourds défis; les deux évoluent dans un monde désenchanté et sans utopie; les deux assistent à l’éclipse d’un certain mode de vie traditionnel. »
     
    Éric Bédard













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