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    La voix de Naomi Fontaine contre l’indifférence

    «Manikanetish» fait murmurer l’espoir des mots sur une tragédie silencieuse

    23 septembre 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Naomi Fontaine dédie ce livre à des élèves qu’elle a fréquentés comme enseignante.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir Naomi Fontaine dédie ce livre à des élèves qu’elle a fréquentés comme enseignante.

    Il y a quelque chose qui tient du murmure dans l’écriture de Naomi Fontaine, comme le souffle d’un akua-nutin, un vent du sud caressant les courbes d’une terre rocheuse, faisant luire la surface de la neige en hiver ou frémir les jeunes pousses d’un sapin baumier au printemps.

     

    Avec Kuessipan, en 2011, son premier roman, la jeune auteure a commencé à chuchoter à l’oreille de l’humanité la tragédie silencieuse d’une communauté, avec cette écriture fine et serrée, posée sur le destin, le quotidien de ces hommes et de ces femmes vivant dans une réserve innue, comme un baume sur l’indifférence. La tonalité était lumineuse, le verbe clair, comme dans son nouveau roman, Manikanetish (Mémoire d’encrier), qui renoue magnifiquement avec cette poésie qui crie l’espoir là où les environnements ne lui sont pas toujours favorables.

     

    Mythologie du retour

     

    La Côte-Nord. Une école construite au centre de la réserve et baptisée Manikanetish — Petite Marguerite — à la mémoire d’une femme sans enfant qui avait élevé ceux des autres, décédée quelques semaines avant le début des travaux. C’est là que Yammie atterrit, au début d’une année scolaire, pour y enseigner le français. Elle vient de là, revient sur les traces de sa jeunesse, laissant derrière elle Québec, des angoisses existentielles et un chum dont l’attachement devient relatif. « Ils disent que le retour est le chemin des exilés. Je n’ai pas choisi de partir. Quinze ans plus tard, je reviens et constate que les choses ont changé. »

     

    Dans sa solitude, face à l’adaptation que la vie à huit heures de route à peine a rendue nécessaire, Yammie devient une inconnue pour ses élèves qui appellent cette soeur à la peau brune « Madame ». Elle va devoir aussi composer avec la violence, les frustrations, les absences justifiées par des destins marqués par la mort, par l’alcool, par l’abandon. Une souffrance systématisée que le projet d’une pièce de théâtre, Le Cid de Corneille, montée en groupe, va un peu réussir à apaiser.

     

    Il y a une colère sourde, une injustice palpable, dans ce milieu où l’éducation trouve sa voie en passant par des chemins autrement balisés : « l’autodérision, la rigueur, l’absence de pitié […], armes à employer pour oeuvrer chez des gens qui ont eu leur part de préjugés raciaux et de raccourcis faciles sur leur manière de vivre », écrit Naomi Fontaine dans un texte habité dont le calme des mots et la délicatesse des images s’assemblent dans des chapitres courts comme une succession de petites touches de peinture sur une toile.

     

    Les lieux sont bercés par l’élégance. Ils sont troublés aussi par le désespoir des jeunes, par la récurrence des suicides, par la fragilité des interactions, qui font ressortir sur ce territoire imaginaire qui ne l’est pas tant que ça — Naomi Fontaine dédie ce livre à des élèves qu’elle a fréquentés comme enseignante — ces paradoxes et ces contradictions comme des promontoires sur lesquels l’odieux confronte subtilement, sous la plume de Naomi Fontaine, tous nos aveuglements.

    Manikanetish
    ★★★★
    Naomi Fontaine, Mémoire d’encrier, Montréal, 2017, 140 pages












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