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    Anakana Schofield dans la tête d’un prédateur sexuel

    19 septembre 2017 | Manon Dumais - Collaboratrice | Livres
    Anakana Schofield dévoile que Martin John est le deuxième tome d’une tétralogie.
    Photo: Jacques Nadeau Le DEvoir Anakana Schofield dévoile que Martin John est le deuxième tome d’une tétralogie.

    Martin John est un prédateur sexuel. Afin de le protéger, sa mère le force à quitter l’Irlande pour s’installer à Londres. Lorsqu’il n’effectue pas ses rondes de gardien de nuit, Martin John prend le métro où il exécute les mêmes circuits et rôde autour des passagères. Afin de contrôler ses pulsions, il prononce toujours les mêmes phrases, cinq refrains en fait, comme des mantras.

     

    « Je travaille avec la musique quand j’écris, je réfléchis beaucoup au langage musical. Je veux que la prose soit comme un corps, je veux trouver les ligaments et les muscles du langage à travers le rythme et les sons. J’ai écrit mon premier roman, Malarky, en écoutant la Symphonie no 4 de Philip Glass, qui est extrêmement répétitive », raconte Anakana Schofield, romancière née en Angleterre d’un père anglais et d’une mère irlandaise, établie à Vancouver depuis 1999.

     

    C’est dans Malarky, récit d’une fermière irlandaise sublimant ses pulsions sexuelles en corvées ménagères, que Martin John a d’abord fait son apparition. À l’époque, l’auteure ignorait la nature de ce dernier, qui n’était alors qu’un excentrique parlant sans cesse de Beyrouth, où il n’avait jamais mis les pieds. Elle s’était alors donné comme défi de faire de ce personnage la figure centrale d’un roman.

     

    Au cours de l’entrevue, où elle passe constamment de l’anglais au français — « Je fais ça pour René Lévesque, Georges Bataille, Georges Perec et Marguerite Duras ! » —, Anakana Schofield dévoile que Martin John est le deuxième tome d’une tétralogie, que le troisième mettra en scène un autre personnage de Malarky et que le quatrième sera campé à Vancouver.

     

    Question de forme

     

    Si le sujet est difficile et le personnage rebutant, Martin John s’avère tout simplement fascinant grâce à la puissance de sa structure, laquelle entraîne irrésistiblement le lecteur dans un vortex où règne un climat de paranoïa.

     

    « Le roman est entièrement conçu comme une boucle. Dans la maladie mentale comme dans les cas d’agressions sexuelles, les gens sont pris dans des cycles ; les prédateurs sexuels sont des récidivistes qui cèdent à l’urgence de leurs pulsions. C’était nécessaire que la forme corresponde aux difficiles questions philosophiques que je pose et auxquelles je ne veux pas répondre. Je veux amener le lecteur à affronter sur la page ce qu’il ne veut pas affronter dans la réalité », explique celle qui se compare à une ouvrière.

     

    Tandis que se font entendre des voix dans la tête de Martin John, Anakana Schofield s’inspire de Brecht et interpelle directement le lecteur : « Mon roman est très sombre, mais c’est aussi plein d’humour. Je ne juge pas le personnage ni celui de la mère. Je demande au lecteur ce qu’il ferait s’il était à la place de la mère ; je sais que je lui demande beaucoup, mais je veux qu’il sache que je sais qu’il est présent. »

     

    Alors qu’on n’a jamais tant parlé d’agressions sexuelles, de cyberharcèlement et de la culture du viol, Anakana Schofield a préféré camper son récit dans les années 1980, époque où Margaret Thatcher a entraîné la fermeture de plusieurs institutions psychiatriques avec sa politique Care in the Community.

     

    « Aujourd’hui, la mère de Martin John, qui ne sait pas ce qu’elle doit faire, aurait plus de ressources. À cette époque-là, on ne l’aurait pas crue ; on n’a qu’à se rappeler l’affaire Jimmy Savile, cet animateur de la BBC qui a agressé une soixantaine de personnes dans un hôpital. Les prédateurs sexuels comptent d’ailleurs sur le silence des gens. La mère de Martin John est totalement dans le déni, mais c’est à cause de l’atmosphère de l’époque. Aujourd’hui, on est plus alertes, enfin, je l’espère. »

     

    S’étant livrée à quelques lectures sur la paraphilie, dont celle de Psychopathia Sexualis de Von Krafft-Ebing, Anakana Schofield se défend d’avoir brossé un portrait réaliste d’un prédateur sexuel. « La vérité ne m’intéresse pas et je trouve qu’on a dévalué la fiction. Ce qui m’intéresse, c’est d’inventer des histoires. Je ne suis pas sociologue, je suis romancière. Ce qui compte pour moi, c’est la syntaxe, la forme, la structure. »


    Sensibilité québécoise Lorsque son fils était en immersion française, Anakana Schofield regardait avec lui la télésérie Les Parent : « Je ne comprenais pas tout le temps, mais je trouvais l’écriture formidable. J’aime la richesse du français au Québec. C’était important pour moi d’avoir une traduction québécoise de Martin John ; je n’aurais pas voulu d’une traduction moins savoureuse. D’ailleurs, j’aimerais bien que Malarky soit traduit au Québec. Aussi, si jamais on adapte Martin John au cinéma, je veux qu’Anne Dorval joue la mère et que ce soit une réalisatrice qui le tourne. »

    Ne tarissant pas d’éloges sur le travail de la traductrice Marie Frankland et de la directrice littéraire Annie Goulet, avec qui elle a travaillé en étroite collaboration, la romancière de Vancouver poursuit : « Ce qui était important aussi, c’était la sensibilité catholique des Québécois, qui se rapproche de celle des Irlandais. Ce n’est pas un roman religieux, mais il y a la notion de honte, de cette honte qui colle à la peau des femmes. Je suis émerveillée par la traduction de mon roman ; pour moi, c’est comme une itération de Martin John. »
    Martin John
    Anakana Schofield, Traduit de l’anglais par Marie Frankland, VLB éditeur, Montréal, 2017, 320 pages. En librairie le 20 septembre












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