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    Alice Zeniter brise le silence de la honte

    16 septembre 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice à Paris | Livres
    Alice Zeniter est née en France d’un père Kabyle et d’une mère Française.
    Photo: Astrid di Crollalanza / Flammarion Alice Zeniter est née en France d’un père Kabyle et d’une mère Française.

    Dans la France des attentats, Naïma vit entre deux peurs. Peur d’être tuée par les terroristes parce qu’elle est une jeune femme parisienne qui aime prendre un verre en terrasse. Et en même temps peur d’être assimilée aux terroristes parce que musulmane d’apparence.

     

    Naïma est le personnage pivot de L’art de perdre. Révélation de la rentrée littéraire française, ce roman foisonnant d’Alice Zeniter est en lice pour les prix Goncourt et Renaudot. À quelques jours d’intervalle, l’auteure de 31 ans s’est aussi vu remettre le Prix des libraires de Nancy et des journalistes du magazine Le Point, de même que le Prix littéraire du journal Le Monde.

     

    Exil, honte, silence, crise d’identité… et peur : à travers cette fresque inspirée de sa propre histoire familiale, la romancière met en avant les répercussions, de génération en génération, de la guerre d’Algérie.

     

    Comme Naïma, Alice Zeniter est née en France d’un père kabyle et d’une mère française. Comme elle, elle est petite-fille d’un harki qui, parce qu’associé au pouvoir colonisateur français et donc menacé par les indépendantistes du FLN, a dû se résoudre à quitter l’Algérie dans les années 1960.

     

    L’action du roman se passe entre l’Algérie et la France, de 1930 jusqu’à aujourd’hui. « En situant la dernière partie de mon roman au moment des attentats en France et un peu après, je voulais montrer la confusion qui s’est faite sur le rapport à l’islam, sur le rapport entre l’islamisme et l’islam, la peau bronzée et l’islam », indique l’auteure rencontrée à Paris.

     

    La chasse aux porte-parole

     

    Lors d’une discussion avec une amie, Naïma se fait dire qu’il est étonnant que la communauté musulmane n’a pas réagi plus fortement à la suite des attentats. « C’est quelque chose qu’on a entendu énormément, glisse Alice Zeniter. Ça voudrait dire qu’il y a une communauté unie, qu’il pourrait y avoir des porte-parole qui seraient les mêmes pour tout le monde. Mais comment et pourquoi ? »

     

    Elle fait remarquer qu’une partie des musulmans français ne va même pas à la mosquée, pratique son culte de manière personnelle et ne peut donc pas être représentée par les imams. « Il y a quelque chose de grotesque à penser les musulmans comme une communauté unie. Comme le dit Naïma à son amie :“Tu veux que j’appelle ma grand-mère pour qu’elle te dise personnellement qu’elle est désolée ? Tu veux qu’on se promène tous avec des petits panneaux avec écrit dessus : ‘Bonjour je suis musulman mais je ne tue pas les gens ?’”»

     

    Naïma en vient à enquêter sur son histoire familiale. Une histoire qu’elle ne connaît pas, sur laquelle pèse une chape de plomb. Trop tard pour interroger son grand-père, mort quand elle était enfant et qu’elle a si peu connu.

     

    De son passé en Algérie, de toute façon, le vieil Ali parlait très peu. Lui qui dans son village de Kabylie était un commerçant florissant, un patriarche respecté, a dû tout laisser derrière lui. Il a vécu avec la blessure du pays perdu, où il craignait de retourner, et dans la honte d’être associé aux traîtres, parce qu’identifié comme harki.

     

    Baragouinant à peine le français, il n’a eu de cesse après son exil de courber l’échine devant les représentants de l’ordre français, que ce soit dans le camp de transit entouré de barbelés où il a échoué avec sa famille ou dans le HLM de banlieue où on les a ensuite parqués.

     

    Au-delà de la guerre d’Algérie comme telle, c’est un miroir sur la condition toujours actuelle des migrants que nous tend Alice Zeniter dans son cinquième roman. « Je voulais donner une voix à tous ces gens souvent considérés comme des parias, mais qui ont eu le courage de se refaire une vie ailleurs avec leur famille, alors qu’ils ne maîtrisent ni la langue ni les codes de leur nouveau pays », indique-t-elle.

     

    Le bon Arabe

     

    Dans son enquête sur ses origines, Naïma se heurte à un mur aussi du côté de son père. Ce cher Hamid a tracé un trait sur son enfance miséreuse et honteuse, s’est muré dans le silence. Il en est venu à renier ses origines pour se fondre dans la masse. Et devenir ce qu’on considère comme un bon Arabe.

     

    Naïma elle-même se trouve confrontée à ce stéréotype du bon Arabe. C’est-à-dire, selon ce qu’on peut lire dans L’art de perdre : « sérieux, travailleur, et couronné de succès, athée, dépourvu de tout accent, européanisé, moderne, en un mot : rassurant, en d’autres mots : le moins arabe possible ».

     

    Qu’elle le veuille ou non, Naïma, qui gagne sa vie dans une galerie d’art parisienne en vue, est l’exemple même de l’intégration réussie. « De la même manière, si elle s’énerve, renchérit Alice Zeniter, si elle décide de donner un coup de pied dans une grille de RER, tout à coup elle se dit : “Mais je ne suis même pas libre de ça, je suis le stéréotype du mauvais Arabe qui détruit la propriété publique.” Elle réalise qu’elle ne peut pas vraiment échapper à son statut de descendante d’émigrés, puisqu’elle s’inscrit dans cette courbe des variations de l’intégration, où tout en bas il y a le mauvais Arabe. »

     

    Donner chair aux silences

     

    Française, Algérienne, Arabe, Kabyle, musulmane… Naïma se demande qui elle est vraiment et comment démêler toutes ces identités qu’on lui impose. Elle se sent dépossédée d’elle-même par le regard de l’autre.

     

    Lors d’un voyage en Algérie, elle fera cependant une découverte décisive. « Elle va réaliser à quel point elle est profondément Française et que sa liberté est non négociable. Parce que c’est une liberté de femme qui lui permet justement de ne pas avoir à se penser tout le temps comme femme. Et en Algérie, elle ne peut pas avoir ça. »

     

    Naïma rencontre une intellectuelle d’Alger qui revendique le droit d’être la dernière femme non voilée d’Algérie et de fumer une cigarette en terrasse en buvant une bière. Elle dit que la liberté pour les femmes en Algérie existe, mais que c’est un combat quotidien, violent, qui implique de s’exposer en permanence aux regards, aux insultes.

     

    « Mais pour Naïma, sa liberté est un acquis, ça ne peut pas devenir un combat », insiste Alice Zeniter, qui a fait deux voyages en Algérie dans les années précédant l’écriture de L’art de perdre.

     

    Comme Naïma dans son enquête, elle s’est documentée à plusieurs sources pour tenter de comprendre son histoire familiale et la grande histoire à laquelle la relier. Mais le recours à la fiction s’est avéré nécessaire pour donner chair au passé de sa famille enterré dans le silence.

     

    « Mon projet n’était pas de raconter l’histoire de ma famille, mais de combler les silences de mon histoire familiale. J’ai inventé beaucoup de choses… », convient Alice Zeniter.

    L’art de perdre
    Alice Zeniter, Flammarion, Paris, 2017, 512 pages












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