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    Premier roman

    La fable sombre de Mathieu Villeneuve

    Borealium tremens raconte une histoire de retour à la terre, de vengeance et de damnation

    16 septembre 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Aux commandes de «Borealium tremens», Mathieu Villeneuve s’enlise un peu dans la sphaigne.
    Photo: Jake Wright Le Devoir Aux commandes de «Borealium tremens», Mathieu Villeneuve s’enlise un peu dans la sphaigne.

    « Dans les campagnes du nord du lac Saint-Jean, les souvenirs hantent le présent, les morts de la route arpentent les fossés, les maisons anciennes appartiendront toujours à ceux qui les ont bâties. Le poids de toute l’Amérique profonde, sa démesure, sa solitude, voûte les épaules, creuse les joues, durcit les regards. La neige et les canicules donnent soif toute l’année. Le Nord, ici, est la frontière du monde. »

     

    Il n’y a pas qu’à Val-Jalbert que les fantômes se sentent bien et prolifèrent. En s’installant dans la « Maison brûlée » abandonnée au fond du rang 7 de Saint-Christophe-de-la-Traverse, une ruine entourée de terres incultes dont il vient d’hériter de son grand-oncle, David Gagnon, 26 ans, aura un temps l‘impression de revivre.

     

    Comme s’il était la somme de toutes les misères de son peuple, il va nourrir le projet de cultiver la terre et d’y écrire le roman qu’il porte en lui. « Ici, au Lac-Saint-Jean, on forme des demi-dieux, imbéciles et heureux, qui paient la traite à la Mort. » Orphelin dont les parents ont péri dans le déluge de 1996 au Saguenay, après quelques années d’errance américaine (le Yukon, la Californie, le Mexique), cet héritage empoisonné et le désir d’écrire vont éveiller chez lui le désir d’un retour à la terre.

     

    Or, le narrateur de Borealium tremens, le premier roman de Mathieu Villeneuve, nous parle depuis l’au-delà, c’est une sorte de mort-vivant. On se doute alors très vite que quelque chose a mal tourné dans ces « histoires de vengeance, de damnation, de terres de Caïn ».

     

    Avec l’un de ses frères et sa blonde (avec qui David a eu une aventure à l’adolescence et dont il est toujours amoureux), il va entreprendre de rénover la maison et de remettre les terres en culture. Tout en l’aidant un peu — comme on donnerait à un désespéré de la corde pour se pendre —, un oncle installé à proximité et l’un de ses cousins tenteront mollement de lui mettre des bâtons dans les roues en lui prédisant un échec spectaculaire.

     

    Une épidémie de tiques, des orignaux devenus fous, de vieilles légendes qui s’incarnent, la persistance de tares familiales, des bouts des Relations des Jésuites : Borealium tremens mêle avec habileté passé fantasmé et présent tordu de cette région du monde. Il y plante aussi quelques personnages fascinants, comme un notaire centenaire ou cette Marie Bouchard, vieille Métisse « née du viol d’une nymphe autochtone par les dieux d’un Olympe de bois, de pulpe et d’aluminium ».

     

    Sous le regard sans concession de Mathieu Villeneuve, né à Chicoutimi en 1990, « descendant de bûcherons et de paysans », les plus mauvais gènes trouvent à s’exprimer, et même le paysage est souffrant. « La tourbière est une bête préhistorique endormie qui agonise depuis des millénaires. » Cicatrices, traumatismes, tares ancestrales, failles profondes, héritages embarrassants : pour les hommes comme pour le paysage, le présent prend des airs d’apocalypse. « La mort et l’oubli gagnent toujours la partie. »

     

    « Chaque rang porte sa masse d’accidents niaiseux, de malheurs enfouis, de caves jamais cimentées et de greniers qu’on ne visite plus, même plus pour chasser les souvenirs, parce qu’on ne sait plus quoi se rappeler et qu’il n’y a plus personne pour le faire. »

     

    Tel un condamné qui creuse sa propre tombe, David (vite surnommé le « Fou de la Péribonka » dans la région) va connaître une lente descente aux enfers nourrie par la folie, la vodka artisanale, sa propre histoire familiale, les prophéties de l’ancien monde et les hallucinations. Tandis que le lecteur, pris de fascination horrifiée, essaie de percer à jour le jeu des illusions auquel le convie l’auteur de Borealium tremens.

     

    Aux commandes de cette fable sombre et à demi-apocalyptique, au discours un peu répétitif et au déroulement parfois prévisible, Mathieu Villeneuve s’enlise un peu dans la sphaigne. Mais l’écriture possède un souffle quasi lyrique qui rachète en bonne partie ces défauts.

    Borealium Tremens
    ★★★ 1/2
    Mathieu Villeneuve, La Peuplade, Chicoutimi, 2017, 366 pages












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