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    Chronique

    Les vertes collines de l’Amérique

    Louis Hamelin
    16 septembre 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    Les nouvelles du recueil de Robin MacArthur, son premier livre, Le coeur sauvage (Albin Michel), sont toutes ancrées dans le même coin de campagne relativement sauvage du sud du Vermont. Les fermes sont petites, souvent abandonnées, leurs maisonnettes rachetées par des villégiateurs venus des États populeux situés plus au sud ou par des artistes en quête de ces denrées rares de l’hypermodernité : le silence, la paix. L’herbe est verte, le ciel est bleu, les collines sont boisées, même si, là comme ailleurs, l’ancien petit débrouillard de la classe, devenu promoteur immobilier, fait de son mieux pour les recouvrir de grosses maisons à pignons (« six chambres et des dalles de marbre dans l’entrée… ») dans ce style nouveau riche dont l’universelle boursouflure répand ses plaques verruqueuses sur les paysages de la ruralité. On voit se profiler, au loin, les montagnes du New Hampshire.

     

    Onze nouvelles, donc, pour un même espace réinventé par la fiction, mélange de toponymes repérables sur la carte et d’une géographie imaginaire, aux lieux rebaptisés, aux repères brouillés. Ainsi, le Vicksburg de la première histoire a beau être une création de l’esprit, il n’en surgit pas moins sous nos yeux, plus réel que n’importe quel bled perdu « spotté » par Google Maps, un « no man’s land aux forêts mi-résineuses mi-caduques du Nord-Est américain, […] soixante-cinq kilomètres carrés de routes et de rivières qui se croisent à angle droit, d’exploitations agricoles en faillite et de crêtes rocheuses. Peuplés de fantômes, d’animaux et de femmes seules ».

    Photo: Stan Honda Agence France-Presse La ruralite? du Vermont est au centre du livre «Le cœur sauvage».
     

    Dans ces fermettes familiales déclassées par la grande agriculture industrielle (« Quarante jersiaises y vivaient autrefois, y vêlaient, y donnaient leur lait deux fois par jour »), puis désertées par une relève partie vivre sa vie au Texas et à Seattle, ces fermettes dont les granges désaffectées accueillent désormais les activités clandestines du groupuscule suprémaciste blanc local, et dont les terres en jachère ou en bois debout n’attendent plus que le bulldozer qui viendra les sauver de l’insignifiance en les rattachant au quadrillage de rues et de boulevards de la grande banlieue que devient tranquillement le monde, dans ces fermettes, dis-je, on trouve le plus souvent, posée un peu en retrait du chemin, ou alors plus loin, à l’orée du bois, au fond du champ, une roulotte ou une maison mobile, habituellement habitée par quelqu’un dont la vie ne se déroule pas exactement selon le plan de carrière prévu. Et c’est à cette personne que s’intéresse MacArthur.

     

    Juste la vérité

     

    Sa prose, résolument, nous entraîne du bord des petits perdants de la mutation technologique en cours, entre dévitalisation rurale et mondialisation. En la lisant, nous n’avons aucune chance d’être invité dans une de ces grosses « cabanes » perchées en haut de la montagne, là-bas. Non, parce qu’ici, une cabane est une cabane, « posée sur des parpaings et truffée d’isolant. »

     

    Un monde finit, un autre commence. Et plusieurs des personnages de ces histoires donnent l’impression de se tenir exactement entre les deux, sur la faille. Comme l’épouse du développeur susmentionné, dont le père vit toujours dans « le cabanon où [elle est] née : deux pièces au toit couvert d’une bâche en Tyvek ». Un soir, sous les yeux jaunes du lynx empaillé qui monte la garde à la Stonewall Tavern, quelque part le long de la route 100, elle accepte, un peu ivre, de suivre ce père bûcheron, alcoolique, solitaire et farouche adversaire de la construction domiciliaire, jusqu’à la cabane originaire, soudain fascinée par sa propre enfance dans les bois et tout ce que son géniteur incarne, éprouvant « l’attrait effrayant et dangereux d’une nouvelle, ou ancienne, sorte de vie — ivrognerie et désespoir au milieu des pins ».

     

    Quand, plus tard, elle retrouve son home et son mari, cette antithèse de la figure paternelle dont la vision des choses se résume à « acheter pas cher des terres inexploitées, les diviser en parcelles de deux hectares et les revendre avec un bénéfice », la voici qui « réintègre la forme de [sa] vie » : « Je sens son corps propre, bien lavé, et je sais que je continuerai à acheter des terres, à aider à couper et à défricher là-bas ce qui est sauvage, vieux et grossier. Je ferme les yeux et je sais que mon père mourra un jour, et avec lui ce désir féroce et troublant de s’enfoncer loin, toujours plus loin au coeur des bois. »

     

    Rampant ou proliférant, le progrès est surtout confortable, donc inéluctable, et la nature sauvage semble condamnée, à terme, à devenir ce fantôme de l’avenir incarné ici par le couguar, dont la présence spectrale traverse tout le recueil, du spécimen de musée empaillé et du tatouage gravé sur la cuisse gauche d’une femme dans la nouvelle inaugurale jusqu’à l’animal réel, de retour dans les bois du Vermont aux dernières pages du livre, avec « son énergie, sa défiance, son irréductibilité et sa lumière… ». « Il est là quelque part, dit-elle, radieuse. »

     

    La loi de la diversité

     

    Tant que la nature sauvage existera, pour la sorte d’écrivains dont fait partie Robin MacArthur, imprégnés du monde vivant, de ses biches, de ses sumacs vinaigriers et de ses chouettes rayées, elle sera cette école de sensibilité et de précision dont la diversité, mot à la mode, est la loi fondamentale. Il y a là, pour la langue, une leçon qui devrait valoir aussi pour la traduction. Or celle de ce livre fait apparaître des wapitis dans le sud du Vermont. Pourquoi pas un caribou dans le massif de l’Orford ? En examinant le contexte, on comprend que « buck » (mâle) a été traduit par « wapiti », un animal de l’Ouest. Ailleurs, on trouve cette énumération des risques liés au métier de bûcheron : « un membre sectionné par une tronçonneuse, cette scie à fabriquer les veuves, une mauvaise coupure… » Or le terme « widowmaker », en forêt, désigne un arbre dangereux, non la mécanique destinée à le couper. Le massacre à la chaîne se poursuit deux pages plus loin : « j’avais dû me débrouiller seule pour sortir, casser et charger le bois dans le pick-up… » Fendre ? Débiter ? Le problème de cette traductrice, c’est qu’elle est perdue en forêt.













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