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    Fiction québécoise

    Le portrait de groupe avec drame de Stéfanie Clermont

    9 septembre 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Stéfanie Clermont explore notamment l’apathie et l’alcoolisme dans son premier roman.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Stéfanie Clermont explore notamment l’apathie et l’alcoolisme dans son premier roman.

    Entre sa naissance et sa mort — ou sa seconde naissance —, il arrive que l’on cherche longtemps quoi faire, où se poser, comment disposer de sa liberté.

     

    « Ces lieux tranquilles où vivre et mourir en paix, il n’y en a presque pas. Il n’y en a presque plus. Et moins il y en a, moins on se souvient de cette autre vie, celle qui commence dans le ventre et qui éclate dans la gorge, dans les yeux, dans le sexe, dans nos langues qui touchent au soleil. »

     

    Le jeu de la musique s’ouvre sur le suicide d’un garçon aux « yeux de husky bleu glaçon » dans un terrain vague de l’est de Montréal. « Vincent était, en général, trop. Il parlait trop, il riait trop, il buvait trop, il prenait des risques stupides, il était tout en montagnes russes et en bords de précipices. »

     

    Sa mort va représenter à la fois un électrochoc et une possibilité silencieuse pour quelques jeunes femmes à la vie stagnante qui l’ont connu, personnages désemparés et comme étouffés par la liberté qui évoluent dans les histoires de Stéfanie Clermont. Dans Le jeu de la musique, premier livre de cette auteure née à Ottawa en 1988, se déploie une trentaine de nouvelles qui se font écho au gré d’une architecture fine et complexe.

     

    Elles sont amies depuis toujours, voisines ou colocataires. Elles supportent depuis trop longtemps un conjoint violent, s’accrochent à un amoureux absent, refusent de regarder en face l’horizon d’un avenir qui leur semble éteint. Elles vivent avec la dépression sans le savoir, préfèrent les facilités de l’alcool et de la prostration.

     

    Il y a Céline et Julie, originaires d’Ottawa. Estella, qui partage un appartement du quartier Hochelaga à Montréal avec Sabrina, elle aussi d’Ottawa. Toujours un peu hargneuse, Sabrina fera des allers-retours en Californie pendant neuf ans pour aller rejoindre Jess, son amoureux, « un ange habité de noirceur » qui vit dans un squat. Dépendante de cette « histoire d’amour cannibale » avec ce personnage transgenre — qui passe du « il » au « elle » au fil du temps et des nouvelles du recueil —, Sabrina se contente d’alterner les petits boulots avec des périodes de chômage ou de BS.

     

    Elles s’accrochent parfois à l’amour, qui est une « vengeance contre la médiocrité du travail », ou rêvent en silence de quitter la grande ville, tels des greffons qui refusent de prendre. « Points faibles de la ville : il n’y a pas de vie, sauf la vie humaine. Il n’y a pas de lacs, de rivières, de forêts. Il n’y a pas de chevreuils, de clairières, de poissons. À peine quelques étoiles un soir sur dix. Ça pue le câlisse. L’eau du robinet goûte le chlore. »

     

    Portés par les motifs récurrents de l’enfermement, de l’absence d’issue et par l’échec, les personnages de Stéfanie Clermont s’enlisent dans l’apathie, l’aigreur précoce, l’alcoolisme, victimes de la pauvreté et souvent forcés à la colocation. Comme Julie : « J’habite un peu partout, en ville, dans le bois. Chez les autres. Dans des chambres que je ne prends pas le temps de décorer, dans des quartiers que je n’apprends pas à connaître. Je travaille un peu partout, n’importe comment, deux mois à la fois, cent dollars à la fois. La grande constance de ma vie, c’est que je suis souvent triste. » (La bête noire)

     

    D’une main crue et ferme, mais toujours avec doigté, Stéfanie Clermont explore cet état d’entre-deux qui se prolonge parfois et qui s’accompagne d’un terrible sentiment de défaite : le seuil de la trentaine, le passage terrifiant à l’âge adulte. À la façon de Sabrina (dans L’employée), qui ne se fait aucune illusion : « Je me sentais déjà vieille, je sentais déjà que j’avais manqué le bateau et que je pourrissais sous mes airs de fraîcheur et de santé. » Alors qu’en même temps, elle méprise le « sabotage de petite conne » qui l’empêche de faire ce qu’elle voudrait vraiment : c’est-à-dire écrire.

     

    Malmenés par la violence sexuelle ou conjugale, contraints par la violence du travail ou celle de la pauvreté, ces destins ont à leur façon aussi quelque chose d’exemplaire. « Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens », a écrit le poète palestinien Mahmoud Darwich, que cite avec justesse Stéfanie Clermont.

     

    Des histoires en clair-obscur d’immobilité et de renaissance auxquelles fait écho le destin singulier et réinventé de Jess, qui est bien « la preuve que la vie, ça ne tient pas en place : ça pousse et ça perd sa peau ».

    « Je suis souvent réveillée toute la nuit, souvent au lit jusqu’à midi. Je me demande pourquoi tout est toujours à recommencer. J’ai des moitiés d’idées, des envies de grandeur qui me donnent le vertige. Je n’arrive pas à mener mes projets à terme. Je n’arrive pas à prendre soin de moi. Chaque fois que j’entreprends de créer quelque chose, une force s’empare de ma main et me fait écrire “Je ne suis rien, je ne vaux rien.” » Extrait de «Le jeu de la musique»

    Le jeu de la musique
    ★★★ 1/2
    Stéfanie Clermont, Le Quartanier, Montréal, 2017, 344 pages












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