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    Marc Séguin et le besoin vital de la poésie

    L’artiste multidisciplinaire déterre de ses archives ses écrits de jeunesse

    2 septembre 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «Ce que j’aime des recueils de poésie, c’est que, comme avec la Bible, tu peux les ouvrir n’importe où», dit Marc Séguin.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Ce que j’aime des recueils de poésie, c’est que, comme avec la Bible, tu peux les ouvrir n’importe où», dit Marc Séguin.

    « Et le monde/plus question de le refaire chus pas naïf/je veux juste le détruire », écrivait Marc Séguin quelque part entre l’âge de 16 et 18 ans, au crayon de plomb, dans un cahier à spirale réapparu il y a un peu moins d’une décennie sous ses yeux, au détour d’une séance de ménage.

     

    Ce cahier rescapé de la récupération devient ces jours-ci, en librairie, Au milieu du monde, un authentique recueil de poésie, qui pourrait éventuellement servir de boussole parmi l’oeuvre picturale de son auteur, tant s’y trouve déjà en germe cette tension entre inaliénable sauvagerie et nécessaire tendresse, irradiant ses toiles les plus obsédantes.

     

    « Je me suis rendu compte en me relisant que c’était profondément violent, et il y avait quelque chose de rassurant là-dedans, parce que c’est conséquent avec qui je suis toujours », confie au téléphone le grand adolescent de 47 ans, père de quatre enfants, à qui Paul Bélanger, directeur littéraire aux éditions du Noroît, avait d’abord proposé d’imaginer un essai sur la création et sa vie de peintre.

     

    Séguin préférera, après avoir chassé sa gêne, placer entre les mains de l’éditeur ce manuscrit de jeunesse, réquisitoire contre les ennemis habituels de l’adolescent désenchanté qui mesure peu à peu, comme face à autant de promesses brisées, la fourberie d’un monde dominé par le silence poli, le prêt-à-penser aplanisseur de rêves et le conformisme d’une existence toute planifiée jusqu’à la mort, avant même d’être amorcée. Le mot rage explose pas moins de cinq fois en quelque soixante pages.

     

    « Ma relecture avait aussi quelque chose d’inquiétant », poursuit le romancier derrière La foi du braconnier, Hollywood et Nord Alice. « Pourquoi est-ce que j’avais besoin à ce point de nommer la violence ? Ce que je sais, c’est qu’il y a une violence latente en tout le monde et que chez moi, je ne sais pas par quel miracle, elle est sortie en mots. Je suis aussi obligé de faire le constat que c’est une rage qui fait encore partie de moi, qui anime même les heures où je ris. C’est une partie intrinsèque de mon humanité, bien que ma vision ait un peu changé. Peut-être qu’il est même inutile aujourd’hui d’essayer de tout détruire. Peut-être qu’il est trop tard ? »

     

    C’était donc naïf que de proclamer haut et fort « chu pas naïf » ? « Ben oui ! Tellement ! » s’exclame notre interlocuteur en laissant résonner un juteux juron. « Un ado qui dit “Je ne suis pas naïf”, c’est comme un gars chaud qui se se prend au sérieux. Aujourd’hui, je le suis encore un peu, naïf, mais pas au point de penser que de détruire le monde pour le reconstruire permettrait aussi de détruire ces systèmes qui sont beaucoup plus grands que nous, qui sont plus forts que tout, et qui encadrent nos désirs de changement. On ne peut espérer du changement que dans les paramètres qu’on nous donne pour créer du changement, et ils sont très limités. D’où l’importance des voies de création, comme la poésie. »

     

    Parlant du changement et des obstacles nombreux contre lesquels il se cogne trop souvent le nez, Marc Séguin présente dès le 29 septembre La ferme et son état, portrait documentaire d’une nouvelle agriculture, osant prendre ses responsabilités face à demain, malgré les contraintes aussi intransigeantes que le chant du coq d’une industrie qui, elle, préfère le maxi au mini.

     

    Une autre source de colère chez celui qui vit à Hemmingford avec cochons, poules, chèvres et chevaux. « Oui, ça m’enrage de voir ce gros système-là qui n’est pas capable de s’ajuster. Il y a toute une génération de jeunes agriculteurs qui est en train de pousser et qui fait les choses différemment, et pourtant, sept familles de grands intégrateurs se sont séparé 450 millions en subventions l’an dernier. Imagine si cet argent était orienté vers de l’agriculture plus responsable, plus écologique. »

     

    Un art de pauvre

     

    Adolescent, Marc Séguin tombe sous l’ensorcellement de Rimbaud, Miron, Saint-Denys Garneau et Anne Hébert grâce à la bienveillance d’un prof de polyvalente. De la poésie, il en lit encore tous les jours, « mais je ne te dirai pas où, parce que ce n’est pas un endroit très noble ».

     

    « La poésie est pour moi une nourriture essentielle, et ce que j’aime des recueils de poésie, c’est que, comme avec la Bible, tu peux les ouvrir n’importe où », explique-t-il, avant de célébrer un écosystème plus fécond que ce que sa place dans les médias permet de supposer. « On pourrait croire, en observant de loin, qu’elle est sur le respirateur artificiel, la poésie au Québec, mais les poètes tiennent le coup et écrivent beaucoup, sans réelle forme d’encouragement, parce que la poésie est connectée sur un besoin vital. C’est un art de pauvre, qui ne coûte rien à créer, donc un art libre. »

     

    « Sans cesse je croise des gens qui n’existent pas/qui demandent à faire des mots par-delà les clôtures/et à travers la suture de ma gueule gelée/en faux bonheur je lèche quand même le cadenas/à moins quarante », annonce Marc Séguin dans un de ses poèmes d’indocilité en usant d’une image mystérieuse. Lécher le cadenas, est-ce bien un acte de résistance ?

     

    « Ce que dit ce poème-là, c’est que même si on m’enferme, même s’il fait moins 40, je vais quand même lécher le cadenas devant vous, parce que peut-être que la langue peut servir de clé pour accéder à quelque chose, pour accéder à la liberté. Et puis, même si on m’a répété un million de fois de ne pas mettre ma langue sur une clôture à moins 40, j’ai toujours pensé que, si je ne tirais pas tout de suite, je finirais peut-être par la réchauffer, la clôture, et par pouvoir me décoller, sans perdre ma langue. »

     

    Marc Séguin parle-t-il ici de l’effet du froid sur les objets et les corps, ou du souverain pouvoir de la poésie ? Sans doute un peu des deux. Il y a dans la poésie une chaleur — ou du moins l’illusion d’une chaleur — pouvant triompher de tout.


    Extrait de «Au milieu du monde» je croise des sourires pas drôles

    une génération de bouches fermées

    une trace de crise au ralenti

    une pauvre pièce engourdie de silence

    qui se répète

    dans un enclos pensées de fers

    elle se croit belle et sable sa ride et reste muette

    une figurante dans l’hiver

    la langue gelée n’a plus de mots

    elle répète les sons

    des autres

    elle tient distance de ses limites et reste au centre

    sans cesse je croise des gens qui n’existent pas

    qui demandent à faire des mots par-delà les clôtures

    et à travers la suture de ma gueule gelée

    en faux bonheur je lèche quand même le cadenas

    à moins quarante
    Au milieu du monde
    Marc Séguin, éditions du Noroît, Montréal, 2017, 60 pages












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