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    La fiction française se sert des mots pour repousser l’obscurité

    2 septembre 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Illustration: Tiffet

    Repousser les ténèbres qui cherchent à se rappeler au mauvais souvenir du présent, remonter les fils de l’histoire pour en saisir les points de rupture, ceux qui donnent l’impression de vouloir faire hoqueter les grandes tragédies du siècle dernier, qui menacent nos libertés en érodant les bases mêmes de notre humanité… Il y a comme une étrange convergence des regards dans les fictions françaises dévoilées en cette rentrée littéraire automnale vers ces erreurs du passé, vers ces racines du mal, vers ces silences dévastateurs, ceux qui par négligence, par oubli ou par aveuglement collectif placeraient désormais les trajectoires humaines sur des chemins conduisant forcément aux regrets.

     

    Excès de lucidité ? Il y a un peu de ça dans Notre vie dans les forêts (P.O.L.) de Marie Darrieussecq, dystopie sociale dans laquelle une ex-psychothérapeute qui vit recluse et cachée dans les bois raconte les causes et les conséquences du basculement qui l’a conduite là, avec ses compagnons d’infortune. Leur existence est en morceaux, fragmentée par une société qui a laissé l’hypertechnicité ouvrir la route au totalitarisme.

     

    Le futur romancé par Marie Darrieussecq est incertain. Il puise en partie dans cette configuration sociale et politique, celle qui, à une autre époque, a laissé les fanatismes corrompre les équilibres sociaux.

     

    Olivier Guez explore ces dérives dans La disparition de Josef Mengele (Grasset). Le roman relate la cavale d’un ancien médecin tortionnaire d’Auschwitz qui, de 1949 à sa mort mystérieuse sur une plage du Brésil en 1979, a évité la traque, dans l’angoisse et les identités factices, en passant par l’Argentine complaisante de Perón, puis le Paraguay, dans une cavale où l’argent, les ambitions et les complicités silencieuses donnent le ton à ces éternels recommencements.

     

    Recommencement : le thème est au coeur des Souvenirs dormants (Gallimard) du Prix Nobel de littérature Patrick Modiano, qui réapparaît cet automne avec un roman d’apprentissage renouant avec cet « art de la mémoire » qu’il maîtrise si bien, avec les mystères insondables du souvenir, en parlant de crime et de sentiments humains, et ce, en partant sur les traces de six femmes.

     

    Traces indélébiles

     

    Le retour des choses habite aussi La nuit des enfants qui dansent (Albin Michel) de Franck Pavloff, où une certaine jeunesse européenne marche en équilibre sur les îles du Danube dans un présent hanté autant par les migrants errants dans les gares du centre de l’Europe que par les souvenirs de plusieurs de ces jeunes, assombris par l’obscurité induite et portée par leurs ancêtres.

     

    Comme un appel à la raison, dans cette déferlante d’émotions qui nourrit tous les populismes du présent, Pavloff rappelle que les grandes tragédies marquent la grande histoire, mais laissent aussi des traces indélébiles dans les petites, ce que Jakuta Alikavazovic met d’ailleurs en lumière dans L’avancée de la nuit (L’Olivier), 284 pages d’une histoire d’amour sur un parcours de vie qui peine à composer avec ses stigmates de la guerre en Bosnie.

     

    Alice Zeniter, elle, se demande dans L’art de perdre (Flammarion) comment survivre dans le temps long de l’histoire aux stigmates de l’immigration, à cette géopolitique qui trouble les identités, qui laisse les questions sur l’origine façonner les rejets sournois. Le bouquin est un cri de liberté contre les déterminismes. Marc Duguain, lui, rapproche un assassinat politique, celui de Robert Kennedy en juin 1968, de la mort brutale des parents d’un prof d’histoire vivant à Vancouver dans Ils vont tuer Robert Kennedy (Gallimard).

     

    Des récits qui tranchent

     

    Au coeur de tous ces drames, trois bouquins risquent de trancher en laissant l’art, l’amour et l’espoir traverser leurs pages : La chambre des époux (Gallimard) d’Éric Reinhardt, sur l’amour d’un homme pour sa femme atteinte d’un cancer ; Dans l’épaisseur de la chair (Zulma) de Jean-Marie Blas de Roblès, sur l’amour d’un fils pour son père dans l’Algérie coloniale ; Alma (Gallimard) de Jean-Marie Le Clézio, hommage à la culture métissée de l’île Maurice, loin de la mécanique de l’horreur qui parfois est implacable.

     

    Cette mécanique est décryptée par Lola Lafon dans Mercy, Mary, Patty (Actes Sud), roman qui met indirectement en perspective le processus de radicalisation des jeunes filles d’aujourd’hui en revenant sur l’enlèvement, en février 1974, de Patricia Hearst, 19 ans, petite-fille de William Hearst, magnat américain de la presse, par un groupe marxiste révolutionnaire. Elle en adoptera la cause dans un rejet flagrant du confort matériel d’une réalité familiale qu’elle finira par abhorrer. Patricia va être placée devant la réalité de ses choix, tout comme les personnages de Mécaniques du chaos (Grasset) de Daniel Rondeau, âmes errantes, prises en otages par les dérives du présent, la violence, l’argent et cette ambition qui semblent les empêcher de composer avec la vie.

     

    Rester humain

     

    Car dans un monde qui tolère de plus en plus le pire, qui repousse continuellement les limites de l’acceptable, comment ne pas rompre avec son humanité, comment éviter de sombrer ? C’est ce que se demande Eva Ionesco dans Innocence (Grasset), premier roman de cet ancien mannequin devenu cinéaste, marquée par une enfance improbable dans les années 1970, où la fête, le culte de l’image, la débauche d’une mère et les silences ont fait de son existence une féerie cauchemardesque. Étrange coïncidence, son mari, Simon Liberati, l’accompagne dans cette rentrée littéraire avec un bouquin tout aussi introspectif, Les rameaux noirs (Stock) dans lequel l’auteur de l’Anthologie des apparitions (Flammarion), qui l’a révélé en 2003, autopsie la place qu’il occupe dans le monde et sillonne surtout les chemins de sa création au contact du souvenir de son père, André Liberati, poète surréaliste.

     

    Disparaître dans les silences

     

    En couple, c’est bien à la question « Comment vivre avec les fantômes ? » que tentent de répondre les Ionesco-Liberati, et c’est ce que fait également, seule face au lac Léman, Monica Sabolo dans Summer (JC Lattès). C’est l’histoire d’une disparition, celle d’une jeune fille de 19 ans et dont le souvenir 20 ans plus tard hante toujours Benjamin, son frère. Le mystère se nourrit des silences d’une bourgeoisie suisse perdant parfois sa raison au contact trop proche des banques et d’une jeunesse dorée qui se perd dans la tromperie de ses apparences.

     

    Des séquelles bien personnelles à d’autres plus collectives, Martin Winckler, lui, court après la mémoire de la guerre d’Algérie, mais aussi après les mutations induites par Mai 1968, dans Les histoires de Franz (P.O.L.), suivant les membres de la famille Farkas, leur maladie d’amour, leur silence et la cause des femmes, sans doute, un peu, comme tous les autres, pour éviter que les passés troubles ne viennent à nouveau rattraper le présent.

     

    L’art et la politique

     

    Les parts d’ombre du présent ne vont pas être les seuls à transpercer l’univers romanesque cet automne. La preuve avec La beauté des jours (Actes Sud) de Claudie Gallay, qui place plutôt au centre de son récit l’art, cette force libératrice avec laquelle renoue son héroïne. Jeanne, c’est son nom, est une femme ordinaire, mère aimante, qui va se laisser sortir du frémissement de ses habitudes par l’émotion d’une photo. Dessus, on y voit une artiste, Marina Abramovic, saisie dans l’instant d’une performance à Naples, Italie. Elle l’avait glissée, plus jeune, dans un livre, comme un message à elle-même à retrouver plus tard, au moment où dans sa vie le poids du temps qui passe commence à devenir un peu trop lourd à porter.

     

    De l’art et une autre Jeanne se trouvent également au coeur du roman d’Olivia Elkaim, Je suis Jeanne Hébuterne (Stock), récit au « je » de cette jeune fille frappé par le destin, mais aussi par sa rencontre avec l’artiste maudit Amedeo Modigliani, de qui elle va devenir la muse. L’action se déroule dans la France de la Première Guerre mondiale, entre Paris et Nice, entre la misère et la survie, mais par-dessous entre l’incandescence de l’amour et la folie.

     

    De l’art toujours, dans Les vacances (P.O.L.) de Julie Wolkenstein, il va y avoir aussi, puisque le roman tente ici le rapprochement improbable entre le cinéaste Éric Rohmer et l’univers de la comtesse de Ségur, le tout sur fond de Normandie. Paul, un jeune étudiant qui cherche à lire le scénario d’un court-métrage que le réalisateur n’a jamais tourné, va y croiser Sophie, spécialiste de l’oeuvre de la comtesse, mais surtout, les deux vont laisser leurs obsessions et leur érudition respective sur des corpus artistiques distincts teinter leur propre existence.

     

    Macron romanesque

     

    Philippe Besson, lui, va faire entrer la politique dans la fiction avec Un personnage de roman (Julliard), qui propose de suivre nul autre qu’Emmanuel Macron sur les chemins du pouvoir. C’est que le romancier partage une amitié avec le jeune et nouveau chef de l’État français, qu’il a accompagné durant sa campagne et dans les jours qui ont suivi sa victoire contre Marine Le Pen et son entrée à l’Élysée, par la grande porte. Son récit, sur lequel très peu a été dit, annonce une mise en fiction proche de la réalité, comme Besson l’a fait avec sa jeunesse au début de l’année dans Arrête avec tes mensonges (Julliard), sur ce destin en marche et sur la personnalité de ce jeune politicien que l’on qualifie parfois de jupitérien.


    La jeune pousse de l’automne C’est le bilan d’un siècle fait de ses violences et de ses passions que cherche à rappeler Emmanuelle Caron dans Tous les âges me diront bienheureuse (Grasset), son premier roman, qui débute dans une maison de retraite en Bretagne où Eva va découvrir le vrai visage de sa grand-mère, sur le point de quitter le monde des vivants, qu’elle croyait pourtant si bien connaître. Baba, c’est son surnom, se met à parler comme si le français lui était soudainement devenu langue étrangère. Elle sent également l’urgence de se confesser, pour remonter ainsi le fil d’une vie marquée par la Révolution russe de 1917, par la prostitution, par un père meurtrier et par l’asservissement à une mafia, et de révéler surtout au passage le mystère d’une existence intimement liée à la dureté, aux violences, aux faiblesses, aux folies de son temps. Le récit entre au coeur des silences d’une famille, mais surtout de cette humanité qui trouve toujours son chemin face au drame et à l’adversité.












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