Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Quand la fiction québécoise raconte toute la complexité du «nous»

    2 septembre 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Illustration: Tiffet

    Mais qui est donc ce « nous », toujours sûr de lui quand il s’invite sur la place publique et dans les débats sociaux pour revendiquer un passé, des valeurs, des angoisses, une mémoire… ? Quel est son visage, quelle est sa couleur, sa langue ? Et finalement, à qui appartient-il ?

     

    Ce « nous », c’est bien plus du monde de la complexité que de celui des certitudes et de l’homogénéité qu’il viendrait, à en croire plusieurs auteurs de cette rentrée littéraire automnale. Une rentrée où va se dévoiler un « nous » pluriel et bigarré, riche dans l’union de ses différences et façonnant surtout un Québec imaginaire — aux portes d’un certain réel, forcément — qui laisse la force de ses mots déjouer les images un peu trop figées.

     

    C’est qu’il y a de la multiplicité dans ce « nous » nourri, entre autres, par le destin de Caroline Vu, née à Dalat en pleine guerre du Vietnam. Dans son Palawan (Pleine Lune) — c’est le nom d’un camp de réfugiés des Philippines qu’elle a fréquenté en 1979 —, la Montréalaise, auteure d’Un été à Provincetown, aborde pour la première fois le thème de l’identité, celle d’une femme, Kim, passée par l’exil et la migration forcée, par Los Angeles, par le Connecticut pour se construire une nouvelle vie ici au contact de ces autres qui font désormais partie d’elle. Et inversement.

     

    Des « autres » qui forment notre tout : il y en a aussi dans Manikanetish (Mémoire d’encrier), de Naomi Fontaine, qui rend visible une nouvelle fois dans ce deuxième roman la composante amérindienne du Québec toujours plus éclairée par la littérature, en suivant le quotidien d’une enseignante autochtone de français sur la Côte-Nord. Dans le récit, il y a des jeunes issus des Premières Nations. Il y a aussi du rejet et du désespoir, mais il va surtout y avoir des livres, du théâtre et la détermination d’une femme pour amener cette jeunesse à résister au déterminisme et à l’autodestruction pour prendre le chemin de l’affirmation, ce chemin qui conduit à cette part du « Nous » qui est la leur.

     

    Naomi Fontaine écrit l’espoir, contrairement à Pan Bouyoucas, qui préfère l’ironie et le verbe cru pour exposer son désenchantement sur l’intégration des « importés » de tous les horizons, sur leur difficile accession à un « nous » dont quelques composantes, se tenant parfois en meute, ne sont pas toujours très inclusives. Dans Ce matin, sur le toit de l’arc-en-ciel (Les Allusifs), c’est un peu la psychologie de l’exclusion, dans sa violence et ses peurs ataviques, que l’auteur de L’homme qui voulait boire la mer (2005) et de Mauvais oeil (2015) fait entrevoir par les yeux de Kim, jeune policière d’origine vietnamienne qui vient d’abattre son supérieur sur le toit d’une maison de retraite. Actuel et cruel à la fois.

     

    Moins sombre, Brigitte Haentjens, femme de théâtre, va laisser l’amour et les limites de la sexualité pénétrer le « nous » en signant un premier roman intitulé Un jour je te dirai tout (Boréal). Hasard des calendriers, un autre dramaturge, Olivier Kemeid, se dévoile également cet automne avec Tangvald (Gaïa éditions), un premier roman à la plume lumineuse qui raconte la vie du navigateur norvégien Peter Tangvald en passant par ses femmes. Parce que le « nous » peut aussi être inspiré par des destins venant de loin.

     

    Les fantômes du passé

     

    À feuilleter les romans de la rentrée, il y aurait dans le « nous » la quête d’un « vrai » qui se démène sur les territoires de la narration pour trouver une façon de se définir, comme dans La poudre aux yeux (Stanké), fiction de Joseph Elfassi. Deux jeunes producteurs de contenus aux ambitions médiatiques démesurées s’y promènent, dans un Québec sur le point de se prononcer dans un troisième référendum où l’accès à tous les plaisirs et à tous les possibles est devenu source de désillusion.

     

    Mathieu Villeneuve, lui, a préféré convoquer les fantômes du passé dans cette recherche de vérité à laquelle va se prêter David Gagnon sur les terres familiales de Saint-Christophe-de-la-Traverse. Il a hérité d’une maison qu’il va rénover dans l’espoir d’y cultiver la terre autour et d’y finir l’écriture d’un roman à l’intérieur. Borealium tremens (La Peuplade), roman du terroir réinventé, dit-on, relate son aventure où la cocaïne, l’alcool et la menace d’expropriation vont faire émerger des voix du passé pour éclairer un peu ses préoccupations du présent.

     

    Les fantômes sur le territoire, mais aussi la force d’une langue, la lumière d’une mythologie vont habiter La bête creuse (Le Quartanier) de Christophe Bernard, à paraître en octobre et posant, en 170 000 mots, un grand roman sur la Gaspésie et sur la transmission, celle qui forge la mémoire et donne du corps au « Nous ».

     

    Les spectres ne sont d’ailleurs pas qu’en Gaspésie ou au nord du Lac-Saint-Jean. Ils le sont aussi au Saguenay, dans On n’entend plus jouer les enfants (Annika Parance), d’Allen Côté, pour soutenir un homme bouleversé par sa femme qui lui dit vouloir un enfant. Ils sont à Odanak et à Ville-Émard dans Johnny (Boréal), premier roman de Catherine Eve Groleau, avec, sous la couverture, deux âmes perdues, Valentine la blonde et Johnny l’Amérindien, se faisant passer pour un autre dans le milieu de la pègre. Ils cherchent à fuir leur passé pour se construire une nouvelle vie. On est dans l’après-guerre, dans les marges et dans la volonté de se construire une identité plutôt que de subir celle que parfois le « Nous » cherche à nous imposer.

     

    Des sombres fantômes qui, dans La Bosco (Héliotrope) de Julie Mazzieri, vont pousser le bouchon un peu loin. Ce court récit comique suit la fuite d’un homme criblé de dettes, dans le Québec rural, pour ne pas avoir à payer les funérailles de sa femme. Oui, dans le « Nous », il y a aussi une part d’immaturité.

     

    D’héritage et de transmission

     

    La complexité du « Nous » tient dans la complexité de soi, que les morts viennent parfois chatouiller, comme dans Le rose des temps (Druide), onzième roman de Yolande Villemaire. À l’intérieur, Viviane se frotte à la temporalité du monde, après la mort d’une mère, puis celle d’un père. Entre Montréal au présent, Tadoussac et l’Égypte du passé, elle va aussi trouver la lumière pour appréhender le silence de ceux et celles qui ne sont plus.

     

    Cette route du réconfort va être moins évidente pour l’héroïne d’Et nous ne parlerons plus d’hier(Lemeac), de July Giguère, qui part au Mexique pour retrouver son enfance, mais surtout pour comprendre qu’il n’est pas toujours facile de mettre le réel au diapason de soi, particulièrement lorsque la mémoire des lieux fait ressurgir la peur de ce que l’on est et de ce que l’on pourrait devenir.

     

    Cette peur, dans L’habitude des bêtes (Boréal) de Lise Tremblay, divise deux groupes au Saguenay sur fond de chasse au loup, comme une métaphore, qui sait, des tensions du présent. Elle habite aussi la peur de la maternité de la femme dans la quarantaine psychorigide évoluant dans L’enfantement(XYZ) d’Éveline Marcil-Denault. Elle prend racine également dans les déconvenues amoureuses qui vont habiterLes désordres amoureux (Hurtubise) de Marie Demers, et traverse Le potager (Québec Amérique) de Marilyne Fortin, qui laisse un virus troubler la bonne marche du monde, révélant du coup le vrai visage du « Nous » : un « Nous » bien vivant, qui se recompose sans cesse dans la diversité des gens qui le composent et dans des environnements changeants qui ne peuvent pas faire de lui un « Nous » statique.

    La jeune pousse de l’automne À 72 ans, il est toujours possible d’être un jeune premier en devenant l’auteur d’un premier roman. C’est que ce que fait cet automne André Hamel avec Mourir d’oubli. Chroniques de la grand’rue et des alentours (Leméac), un texte séduisant qui fait danser les souvenirs, les morts, le passé avec le présent, avec la Mauricie, les furies de la Batiscan, les rues de Grand’Mère, « petite ville triste et décrépie » dans un tout à l’écriture fine et précise qui va chercher l’humanité dans la beauté de sa banalité et les aspérités de son ordinaire. Tout est en images portées par Albert Allibert qui rappelle les disparus au bon souvenir du présent, « le tireux de portrait des Anglais dans sa belle voiture », la demoiselle Lupien et sa démence, les frères Awashish et leur drave, la forge d’Alphonse Kerouac... dans un assemblage de portraits et de récits sur ce « peu pays » que le « jeune romancier » rend habilement épique. Mourir d’oubli fait au final l’inverse de ce qu’il annonce en donnant cette éternité à des personnages, extirpés de leur silence, en prenant forme dans les caractères d’imprimerie posés sur du papier.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.