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    La mi-amère magie de Ducharme

    Depuis 1966, l’auteur retrouve, année après année, une nouvelle cohorte de lecteurs

    23 août 2017 |Catherine Lalonde | Livres
    Plusieurs lecteurs ont rencontré l’œuvre ducharmienne alors qu’ils étaient encore adolescents, ou jeunes adultes.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plusieurs lecteurs ont rencontré l’œuvre ducharmienne alors qu’ils étaient encore adolescents, ou jeunes adultes.

    « Il y a un effet de fascination que provoque Réjean Ducharme, et que rencontrent ceux qui le lisent pour la première fois. Je le vois chez mes étudiants », nommait mardi, à l’annonce de la mort de l’invisible homme de lettres, la professeure de littérature québécoise contemporaine à l’Université de Montréal, Catherine Mavrikakis. « C’est un auteur très difficile, mais dans un premier temps, très accessible ; c’est pour ça qu’on peut l’étudier au secondaire ou au cégep. Avec Ducharme, on apprend que la difficulté arrive. »

     

    Dès 1966, par la déflagration de la publication de L’Avalée des avalés, Réjean Ducharme est instantanément promu « grantécrivain de génie » ; instantanément adopté, classique éclair ; et récupéré illico, à son grand dam, par l’institution littéraire. Et depuis, l’auteur — et ce premier ouvrage tout particulièrement — trouve et retrouve de nouvelles cohortes de lecteurs. « On parle en moyenne de 3 000 à 4 000 exemplaires par année », confirmait la directrice de Gallimard Canada, Florence Noyer. Vient ensuite au palmarès L’hiver de force (1973), avec grosso modo 1500 exemplaires annuels. « Ce sont les deux titres qui rencontrent leur public étudiant, chaque année, de façon constante et régulière. » Un phénomène de continuité, une exception dans l’univers littéraire québécois. « On ne constate aucun désintéressement envers Ducharme. Au contraire », analyse Mme Noyer.

     

    Plusieurs lecteurs, et les témoignages et hommages abondaient hier sur les réseaux sociaux, ont rencontré l’oeuvre ducharmienne alors qu’ils étaient encore adolescents, ou jeune adulte. « C’est vrai qu’il y a dans ses livres, surtout dans ses trois premiers — cette trilogie qu’on appelle “la trilogie de l’enfance” —, une présence de la révolte adolescente qui peut vraiment séduire un jeune lectorat, analysait la directrice du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises, Martine-Emmanuelle Lapointe. Mais j’ai l’impression que c’est ce qui brille, un vernis ; et que si l’oeuvre persiste et séduit toujours, c’est aussi à cause de la langue. »

     

    Comme si le jeune lecteur entrait dans la forte signature, poursuit celle qui a consacré sa thèse à l’auteur, et habitait la langue comme Ducharme lui-même le fait. « L’auteur parvient à lier aussi des pôles qu’on dirait normalement opposés, poursuit Mme Lapointe, soit ce ludisme dans sa langue, et le tragique, ce profond désespoir qui traverse ses personnages. Ducharme est constamment dans la contradiction, toujours au coeur du paradoxe. Il est inclassable — ça peut sembler cliché, mais je crois que ça contribue aussi au charme. »

     

    Aimer les livres d’amour

     

    Léa Beauchemin-Laporte, 21 ans, étudiante en études littéraires à l’UQAM, avait 16 ans quand elle a saisi la proposition d’un prof, en cinquième secondaire, parmi plusieurs options, de plonger dans L’Avalée des avalés. L’effet fut durable. « J’ai trouvé que les personnages parlaient d’une partie de mon identité québécoise que je ne connaissais pas du tout, rattachée à une manière de se trouver soi-même. J’ai lié ça plus tard au caractère un peu adolescent que je vois à la société québécoise ; les personnages de Ducharme sont des enfants, mais qui comprennent le monde adulte. Ce paradoxe est devenu clair. » Maintenant qu’elle s’est avancée en Ducharme, ses oeuvres phares sont plutôt L’hiver de force et Dévadé (1990). « Bien sûr je me retrouvais un peu dans les personnages, mais aussi dans leur rapport à l’identité très, très difficile, très mélangé. Je n’ai rien trouvé d’autre encore qui me fasse ce même effet. »

     

    Entre les personnages de Ducharme et leurs lectures, écrivait Martine-Emmanuelle Lapointe en 2011 dans Québec français, s’établissent des relations fusionnelles, exclusives, qui n’ont rien à voir avec les hiérarchies et les canons de l’institution littéraire. Presque comme entre Ducharme et ses lecteurs, ou entre le lecteur et la littérature, a-t-on envie d’ajouter aujourd’hui. « Le personnage ducharmien préfère les marginaux, les inclassables, les radas, et s’il se réfugie à l’occasion dans les classiques, c’est plus pour y piller que pour y faire son nid », renchérit l’article. Mais toujours en aimant les livres d’amour.

     

    Il y a une sorte de fulgurance dans les écrits de Ducharme, dira aussi Martine-Emmanuelle Lapointe, et une certaine parenté avec les également cultes L’attrape-coeurs (J.D. Salinger, 1951) ou La vie devant soi (Émile Ajar, 1975). D’autres, comme Bruno Lemieux, dans le rapport libre à la langue, aux jeux de mots, à la musicalité, les associeront davantage à ceux de Boris Vian. Le professeur de littérature au cégep de Sherbrooke a cessé d’imposer Ducharme, constatant que la lecture, dans les années 2000, était moins bien reçue qu’autour de 1990. « Comme si la langue, marquée par une forme d’inventivité, par la renomination des personnages, dans cet héritage, réapproprié, de Queneau, était mieux reçue alors. Comme si on avait développé aujourd’hui un rapport très utilitaire au langage, en plus de ce discours éducatif qui rajoute qu’il nous faut un rapport d’efficacité au langage. » Et comme si, poursuit-il, les jeunes n’acceptaient plus qu’un discours aussi libre, aussi rebelle que celui de Ducharme vienne d’une autorité, d’une institution.

     

    Marie-Ève Sabourin, professeure au cégep du Vieux Montréal, se désolait de son côté d’avoir retiré Ducharme de son programme lundi. C’est que son expérience de la dernière session, au sein de deux groupes qui éprouvaient quelques difficultés avec le français, a été mitigée. Si la moitié des élèves ont été fortement sous le charme, l’autre part a été rebutée, s’enfargeant dans les références culturelles, et dans la langue même.

     

    Révérence négative

     

    En tant qu’auteure, Catherine Mavrikakis a livré un contre-hommage à Réjean Ducharme, en publiant Ça va aller (Leméac), où la narratrice s’en prend avec véhémence à un double reconnaissable, l’écrivain célèbre Robert Laflamme. « Un contre-hommage, mais peut-être le meilleur qu’on pouvait rendre, puisque c’est prendre Ducharme à rebrousse-poil, analyse Mme Lapointe, comme Ducharme aimait lui-même considérer la littérature dans ses oeuvres. »

     

    Car c’est aussi une part de la magie. Ducharme rend la littérature plus familière, la désacralise, la sort de tout aspect muséal, indique la chercheuse. « Il ne fait pas dans la révérence et ne donne pas non plus complètement dans l’irrévérence, mais propose une autre manière d’entrer en dialogue avec la littérature consacrée. »

     

    Et c’est ce qui avait, en 2002, inspiré Mavrikakis. « J’avais l’impression qu’on lisait Ducharme pour essayer d’en faire une idole, dans une espèce de momification, alors qu’il était la personne qui nous invitait à être le plus irrévérencieux possible. Je voulais dire qu’on peut rendre hommage à Ducharme en étant aussi rebelle que lui, autant de mauvaise foi que lui. S’il y a une chose que l’écriture de Réjean Ducharme nous apprend, c’est qu’on n’est jamais dans le naturel ; que même l’écriture qui a l’air la plus orale, la plus simple, est en fait artificielle et exige énormément de travail. S’il y a une complexité de la langue et des niveaux de langage, c’est bien chez Ducharme. Les enfantômes [1976], écoute… Il faut avoir lu beaucoup de littérature pour pouvoir écrire ce texte. »

     

    L’écrivain, fantôme dans la vraie vie, et son anonymat choisi nourrissent aussi le mythe. Fabiola Marcoux, 18 ans, étudiante au cégep de Sherbrooke, qui a lu cet été Le nez qui voque (1967) et Va savoir (1994), ses quatrième et cinquième Ducharme, a « l’impression maintenant que même en littérature, tout est beaucoup basé sur les apparences, et que les auteurs ont une reconnaissance parfois davantage en fonction de leurs apparitions médiatiques [que de leurs écrits]. Qu’il échappe à ça fait que je l’apprécie beaucoup. Et en plus, c’est mystérieux. »

     

    Cherche et trouve

     

    « L’affaire Ducharme », rappelle Mme Lapointe, l’évanouissement social et médiatique de l’auteur, s’est jouée surtout dans les premières années. « Mais encore dans les années 1990, il y avait une espèce de chasse à l’homme ; on cherchait LA photo, l’unique entrevue. Et en même temps, son adresse a été disponible de toute éternité sur le 411. Ça a toujours été vraiment facile de le retracer, mais les gens l’ont laissé tranquille… »

     

    On disait de Ducharme qu’il était une sorte de Douanier Rousseau de la littérature, rappelle-t-elle, un génie-enfant ; le mythe de l’auteur s’en est nourri ; et l’auteur disparaissant a nourri ce mythe. Une image axée sur l’enfance éternelle et un peu biaisée si on s’intéresse à l’ensemble de l’oeuvre, croit la spécialiste. « À partir de L’hiver de force, l’oeuvre change. On est moins dans une rébellion que dans une sorte de démission, qui se fait à la fois de manière lucide et désespérée. Ça s’accentue dans Dévadé et Va savoir. On n’est plus dans la révolte carrément sanglante de Bérénice [dans L’Avalée des avalés],prête à sacrifier son amie Gloria pour se sauver elle-même ; et on n’est pas non plus dans le “Faisons qu’il n’y ait plus rien” de L’hiver de force. »

     

    Un grand auteur, Réjean Ducharme ? Complètement, répondent les spécialistes. Catherine Mavrikakis le croit aussi, elle qui l’a pourtant fort magané. « Je crois qu’il ne faut pas se laisser prendre dans les filets de Ducharme, mais lui dire plutôt :“J’ai compris quelque chose de vous : c’est que je ne dois rien à personne moi non plus”. Il nous apprend la trahison, Ducharme, et ce n’est pas rien, dans un monde où on est tout le temps en train de se faire dire qu’on doit être fidèle. Il y a une fidélité à Ducharme qui passe par la trahison, et qui va tracer son héritage, je pense. C’est ceux qui vont le trahir qui vont réussir à être fidèles à l’esprit de son oeuvre. »













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