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    Philosopher à hauteur d’homme

    Louis Cornellier
    19 août 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Avec le cégep qui recommence lundi, on peut dire que la philosophie s’apprête à reprendre du service. Où vit-elle, en effet, dans notre société, cette discipline qui impose le respect mais fait fuir le quidam, sinon dans les classes du collégial et, bimensuellement, dans Le Devoir de philo ? Bien sûr, il y a de la philosophie à l’université, mais celle-là est un peu trop savante pour l’honnête homme, qui demande pourtant qu’on l’aide à réfléchir.

     

    « Les forces coalisées de la société, du monde professionnel, de la famille, des loisirs, les routines innombrables, la fatigue, le vieillissement : tout conspire à nous empêcher de penser », constate l’essayiste Alexandre Lacroix dans Pour que la philosophie descende du ciel.

     

    Or, continue-t-il, il n’y a pas que ces obstacles qui nous éloignent d’une véritable réflexion sur les grandes questions comme l’amour, la mort, la justice ou le sens de la vie. La philosophie elle-même aurait sa part de responsabilité dans cette affaire, qui tiendrait à son « péché originel » : elle aurait « placé les idées trop haut », « au-dessus de l’expérience ordinaire » et sensible, écrit Lacroix.

     

    Phénoménologie et méthode

    La lecture des livres de philosophie permet de mettre des mots sur les idées qui se trouvent en nous à l'état diffus, exactement comme la lecture de romans nous aide à mettre des mots sur nos sentiments diffus.
    Alexandre Lacroix

    Alain Finkielkraut, dans La sagesse de l’amour (Gallimard, 1984), une magnifique introduction à la pensée d’Emmanuel Lévinas, explique, dans le même esprit, que la philosophie fait souvent peur au lecteur de bonne foi, dubitatif devant « ces systèmes qui désincarnent la vie au moment même où ils prétendent en traiter ». Finkielkraut salue donc l’avènement, au début du XXe siècle, de la phénoménologie, cette méthode centrée sur « le drame métaphysique qui se joue dans les petits riens de la vie ».

     

    En proposant de considérer les idées comme « de simples événements de notre vie » et de partir de la vie vécue — conversations, émotions, souvenirs, lectures — pour réfléchir aux grandes questions, Lacroix s’inscrit, modestement, dans cette tradition. Il ne s’y enferme pas, toutefois, puisqu’il se réclame aussi, pour la liberté de ton, des penseurs antiméthodiques du moi que furent Montaigne et Nietzsche.

     

    D’abord publiés dans Philosophie magazine, dont Lacroix est le directeur de la rédaction, les courts textes réunis dans Pour que la philosophie descende du ciel brillent par leur fluidité stylistique et par une simplicité qui n’exclut pas la profondeur. Lacroix, pourrait-on dire, pratique un journalisme philosophique de classe, dans lequel le concret donne corps à l’abstrait.

     

    Prenons, par exemple, notre expérience du temps libre. Vous avez, disons, une heure à vous, sans contrainte, pour ne rien faire. Le bonheur ? Pas vraiment, explique Lacroix. Le vague à l’âme, presque toujours, surgit, « comme si l’absence de toute préoccupation, la levée provisoire des soucis venait révéler une dimension ombreuse et menaçante de l’existence ».

     

    Notre agitation permanente, doit-on comprendre, sert à nous faire oublier que « la souffrance est le fond de toute vie », selon la formule de Schopenhauer, étant donné que notre désir et notre volonté sont infinis, mais que nous ne le sommes pas. Avoir une heure à soi, sans la remplir de travail ou de divertissement et sans sortir son téléphone, c’est, au fond, « toucher du doigt la condition mortelle ». En trois pages, Lacroix nous plonge au coeur de l’essentiel.

     

    Originalité et élégance

     

    Le philosophe aime bien aller à rebours des idées reçues. Il conteste la sagesse du carpe diem, refuse la théorie freudienne de la sublimation en lui opposant que « le désir ne répond pas à une logique soustractive, mais cumulative », et déconstruit l’affirmation selon laquelle « la nature fait bien les choses » en invoquant les maladies dentaires qui affligent les animaux.

     

    À ceux qui soutiennent qu’il serait presque immoral de procréer dans notre monde de tous les dangers, le romancier et père de famille qu’est aussi Lacroix réplique en brandissant La route, de Cormac McCarthy. Ce roman apocalyptique, explique-t-il, montre que, dans un monde transformé en enfer, « l’amour entre parents et enfants est la dernière chose qui vaille encore la peine d’être vécue ». Le père de l’histoire, au milieu du chaos et des barbares, reste digne et moral, pour offrir à son fils « le modèle de ce que peut être le bien, en dépit du mal universel », illustrant ainsi que, « dans la pire adversité, la filiation est le dernier rempart de l’humanité ». Forte et originale interprétation.

     

    Dans une prose à la fois accessible et élégante, Alexandre Lacroix nous invite à philosopher à hauteur d’homme. Voilà une excellente façon de s’élever un peu.

    Pour que la philosophie descende du ciel
    ★★★ 1/2
    Alexandre Lacroix, Allary Éditions, Paris, 2017, 240 pages.












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