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    Dans l’ombre des films

    La tombe des jeunes filles en fleur

    Louis Hamelin
    19 août 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques
    Le film américain «Virgin Suicides» raconte l’histoire de cinq adolescentes d’une même famille qui mettent fin à leurs jours.
    Photo: American Zoetrope / Eternity Pictures / Paramount Le film américain «Virgin Suicides» raconte l’histoire de cinq adolescentes d’une même famille qui mettent fin à leurs jours.

    Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à redécouvrir des œuvres littéraires condamnées à vivre dans l’ombre de leur adaptation à l’écran. Dixième chapitre d’une série de douze : The Virgin Suicides de… Jeffrey Eugenides.


    Sofia perd sa première dent. Sofia a des poux. Sofia se promène en hélicoptère au-dessus de la jungle. Elle a cinq ans, on est aux Philippines, son père est occupé à tourner un des plus grands films de l’histoire du cinéma, sa mère filme le tournage du film, et Sofia Coppola, sur cet étrange terrain de jeu tropical secoué d’explosions, envahi de fumées colorées et de faisceaux de projecteurs entrecroisés et encombré de centaines de figurants barbouillés d’hémoglobine et de peinture de camouflage, joue à être une réalisatrice de cinéma. « Elle crie : “Ça tourne”aux deux gardes sur le quai. Elle tient une caméra imaginaire et fait la mise au point en regardant à travers ses doigts. » (Apocalypse Now : Journal, Eleanor Coppola)

     

    Sofia est blanche et blonde, elle poursuit les autres enfants en faisant semblant d’être le requin des Dents de la mer, tourné par un ami de son père. Et tous veulent « la regarder, prononcer son nom, la tenir par la main et la toucher », et sa mère se demande parfois « ce que cela lui fait d’être au centre de l’attention de tous ».

     

    Son baptême du septième art, au sens littéral du terme, n’avait pas attendu ce dantesque tournage philippin : elle jouait le bébé dans la fameuse scène de baptême du Parrain. Les fées penchées sur son berceau s’appellent Marlon Brando, Al Pacino, Robert Duvall…

     

    Écrire qu’elle est « tombée dedans quand elle était petite », que tout la destinait à une carrière derrière la caméra, serait cependant un raccourci un peu facile. L’impressionnante liste de récompenses et de nominations qui figure à la fin de sa notice Wikipédia ne doit pas faire écran au portrait d’ensemble : elles ne sont que trois femmes à avoir concouru pour l’Oscar du meilleur film. Une seule l’a remporté, Kathryn Bigelow (pour The Hurt Locker, 2010). À Cannes, la seule Palme d’or féminine (Jane Campion pour sa fabuleuse Leçon de piano) date de près d’un quart de siècle ! Incroyable ! Petit test : nommez rapidement, sans réfléchir, une réalisatrice américaine… à part Sofia Coppola. À Hollywood comme ailleurs, la réalisation de longs métrages de fiction continue d’être une chasse gardée mâle d’un flagrant anachronisme.

     

    À la suite d’un court métrage remarqué, Sofia Coppola réalise Virgin Suicides (1999), après avoir signé elle-même l’adaptation du premier roman couronné de succès d’un certain Jeffrey Eugenides. Connais pas. Apparemment traduit en plusieurs langues. Détail plus intéressant : il incarne un mythe des lettres aux antipodes du col bleu prolifique à la Stephen King : l’homme-qui-écrit-lentement. De 1993 à 2011, trois romans pour environ 1150 pages au total. Un livre par décennie. Une sorte de William Gaddis.

     

    Virgin Suicides fait 223 pages. C’est l’histoire de cinq adolescentes d’une même famille qui mettent fin à leurs jours. Elles ont de 13 à 17 ans, se succèdent dans le temps et l’espace avec l’élégance poétique d’une théorie. Elles sont des variations sur un même thème, lignes de vie convergeant vers une destinée unique, comme si le personnage principal du roman était une main dont elles sont les doigts. Elles n’ont d’ailleurs pas droit à des descriptions séparées.

     

    « Elles étaient petites, rondes de fesses dans leurs jeans, avec des joues rondelettes qui rappelaient cette même douceur dorsale. […] Personne n’avait jamais compris comment Mr. et Mrs. Lisbon avaient pu faire d’aussi beaux enfants. »

     

    Sur cette beauté, le film, dont c’est la vocation de montrer, sera beaucoup plus explicite. Je cite la blogueuse Constance Bloch : « Tout au long du film, Coppola s’emploie à nous faire tomber amoureux de ses héroïnes. Une tension sexuelle sous-jacente s’installe petit à petit, et la caméra de la réalisatrice caresse la peau, les cheveux et les lèvres de ces femmes-enfants au teint diaphane. Leur filiation est caractérisée par un physique semblable (blondes aux yeux bleus, souvent vêtues de tenues blanches immaculées). »

     

    À moins que j’aie raté quelque chose, il n’est question nulle part de blondes aux yeux bleus dans le roman d’Eugenides. De Cecilia, première à passer à l’acte, il signale à deux reprises qu’elle a « les yeux jaunes ». D’accord, le cinéma a ses codes et ses canons, il obéit à ses propres lois, pas vrai ? Peut-être, mais quand il revient à une des rares femmes de la profession (Coppola a aussi travaillé comme photographe de mode, créatrice d’une ligne de vêtements et égérie publicitaire d’une marque de parfum) de reprendre à son compte les plus éculés clichés de la chair fraîche, on a envie de se poser des questions sur cette industrie des images. Car les icônes adolescentes de Coppola cadrent bien avec la tradition phallocratique d’une lucrative machine à fantasmes.

     

    À l’écran, c’est délicieusement raconté, ça baigne dans une forme particulière d’ironie qui me paraît naître à la fois de cette vivifiante lumière qu’est le regard de la cinéaste posé sur le bonheur fabriqué de cette banlieue aisée du Michigan et du très subtil décalage que je crois déceler entre ce même regard et les bouts de narration récupérés du roman. Mais comment être certain que ce qui se joue dans ma relative adhésion à ces jolis tableaux peuplés de tendrons stéréotypés ne sollicite pas, tout au fond, une mécanique libidinale sublimée en pulsion esthétique digne d’un vieux film de David Hamilton ? Malaise.

     

    Enfin, deux clefs du roman sont complètement absentes du film. D’abord, l’élément entomologique qui fournit au premier sa métaphore fondatrice : les éphémères (fishfly en anglais, ridiculement traduit en « mouches des poissons »par Marc Cholodenko), ces insectes qui éclosent et meurent en l’espace de 48 heures. Et aussi, la date de la première tentative de Cecilia, commémorée l’année suivante par le pacte de suicide de ses soeurs : le 16 juin. Autrement dit, le Bloomsday. Ce discret coup de chapeau à Joyce semble nous inviter à poétiquement réévaluer la personnalité du héros d’Ulysse, dont le nom veut dire floraison. C’est de ce genre de clins d’oeil, de cette sympathique érudition que je vais m’ennuyer le jour où les écrans, grands et petits, seront devenus à la fois le fossoyeur et la fosse du roman.
     


     

    The Virgin Suicides
    Jeffrey Eugenides, Traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, Plon, Paris, 1995, 223 pages.












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