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    Entrevue

    La pensée nomade de May Telmissany

    La philosophe pourfend une époque où l’opinion tue la réflexion

    19 août 2017 |Fabien Deglise | Livres
    L’auteure, née en 1965 au Caire, en Égypte, est débarquée à Montréal à la fin des années 1990.
    Photo: Jake Wright L’auteure, née en 1965 au Caire, en Égypte, est débarquée à Montréal à la fin des années 1990.

    Il y a peut-être là un esprit de contradiction. Face au magma de généralisations qui habitent le débat public, par les temps qui courent, la romancière, activiste, chroniqueuse et universitaire May Telmissany a décidé de prendre le chemin de la résistance, par l’expression de sa différence. Une voix, parfois entendue et convaincante dans d’autres régions du globe, mais qui, en troublant les certitudes ici, finit par convoquer le silence, dit-elle, celui qui permet « de réfléchir à nouveau ».

     

    « Nos sociétés néolibérales nous ont entraînés à émettre des opinions qui reposent sur des goûts, plus que sur des informations », lance à l’autre bout du fil la prof de langues et littératures modernes à l’Université d’Ottawa, qui signe Ceci n’est pas un paradis (Mémoire d’encrier), recueil de chroniques que lui a commandé entre 2006 et 2009 la revue sociale et intellectuelle égyptienne Rose El Youssef — du nom de la féministe qui l’a fondée en 1925 — et qui pour la première fois est publié au Québec dans une traduction en français. « Nous ne réfléchissons plus assez. Nous aimons ou nous n’aimons pas. Nous avons des opinions, mais pas d’arguments. Or, une réflexion sur la politique doit profiter du temps et reposer sur des arguments solides, informés, plus que sur une approbation ou une désapprobation. »

     

    De la parole aux actes, c’est bien ce qu’a fait cette philosophe de la modernité, débarquée à Montréal à la fin des années 90, pendant près de cinq ans en réfléchissant sur l’exil, le multiculturalisme canadien, la pensée occidentale contemporaine, l’émigration, le rejet et la tolérance, chaque semaine, dans les pages de Rose El Youssef, depuis son pays natal, où elle revient parfois, mais aussi depuis Ottawa ou Saint-Armand au Québec. Hasard ? Coïncidence ? La dernière chronique de cette militante pour la laïcité en Égypte a été publiée le mardi 25 janvier 2011, jour de déclenchement de la révolution. Elle s’adressait à la majorité silencieuse qui, face au massacre de 21 Coptes devant l’église d’Al Kidissine d’Alexandrie, quelques jours plus tôt, a préféré se taire et baisser les yeux plutôt que de dénoncer un crime guidé par l’intolérance et l’obscurantisme.

     

    « Ma critique de la société égyptienne passe par le Canada et la vie que j’y mène, dit-elle. Je veux montrer ainsi que, dans d’autres pays du monde, il est possible de vivre dix fois mieux parce que des choix politiques y ont été faits pour favoriser la justice sociale, l’égalité, le respect des différences… Au Canada, nous vivons en harmonie au coeur d’une très grande diversité éthique, culturelle, religieuse, alors qu’en Égypte, deux groupes seulement cohabitent, musulmans et Coptes, sans arriver à vivre dans la paix. »

     

    Décence ou intolérance

     

    Dans une chronique intitulée « Un maillot illégitime », May Telmissany raconte pourquoi elle ne fréquente plus les plages d’Alexandrie quand elle revient sur sa terre de naissance, plages envahies par des groupes de femmes voilées, « imposant cette couleur de religiosité qui se veut en apparence une norme de décence, mais qui, au vrai, est un puits de régression et d’ignorance ». « Le maillot habituel n’attire pas le regard parce qu’il est illégitime, ajoute-t-elle, mais parce que les gens ont pris l’habitude de se juger mutuellement, ignorant les valeurs liées à la tolérance et l’art de côtoyer la différence. »

     

    Qualifiées de chroniques nomades — l’auteure nourrit une réflexion depuis plusieurs années sur la citoyenneté nomade, un concept philosophique qui incline autrement le regard sur ce que l’on a pu appeler à une autre époque la « citoyenneté du monde » —, ses lettres à l’Égypte écrites s’adressent aussi au Canada et au Québec, où sa pensée philosophique a pris racine au contact des milieux universitaires qu’elle fréquente, des penseurs contemporains qu’elle a lus, des poètes qu’elle redécouvre, de l’hiver et des questions qu’on lui a parfois posées, dans des cafés, dans des conférences, et qui lui font dire que l’Égypte n’a pas le monopole des discours réducteurs et que le fanatisme n’est pas l’apanage des pays arabes.

     

    « Tous les pays du monde ont leur dose de fanatisme, résume-t-elle au téléphone lors d’une entrevue accordée au Devoir au coeur de l’été. Ce qui diffère, c’est la réponse. En Égypte, on est dans le déni quant à ça, alors qu’au Canada, les fanatismes se retrouvent au coeur du débat social et politique. On l’affronte et c’est forcément la réponse la plus positive que l’on peut lui apporter. »

     

    Dans ses textes, May Telmissany finit par faire l’éloge de l’esprit nomade, qui consciemment décide d’appartenir « à une autre nation tout en suivant une ligne de pensée critique du nationalisme », écrit-elle en avouant se plaire dans un Canada où la majorité « ne cherche pas […] à imposer, légitimer et instrumentaliser [des] déterminants culturels et historiques en vue d’un éventuel dénigrement des autres nationalités vivant au Canada », comme cela peut se jouer dans d’autres pays, dont la France, où elle va parfois parler de ses romans, mais où elle ne « voudrait jamais vivre », pose-t-elle dans la conversation, avec assurance.

     

    Elle lance aussi, subtilement, une fronde au tenant du bonheur à tout prix, à qui elle dit que le paradis sur terre n’existe pas, mais que, à certains endroits, plus que d’autres, il est possible de s’en rapprocher, particulièrement dans les pays, comme le Canada, où l’on peut, sans peur de représailles ou d’ostracisme, se demander pourquoi, à une époque où l’information circule si vite et si bien, le fascisme, les discours diviseurs et les généralités toxiques arrivent à prendre racine et où s’en va la démocratie quand elle se heurte à beaucoup trop d’opinions et trop peu de réflexions, conclut-elle.

    Ceci n’est pas un paradis, Chroniques nomades
    May Telmissany, Traduit de l’arabe (Égypte) par Mona Latif-Ghattas, Mémoire d’encrier, Montréal, 2017, 176 pages.












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