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    Écrivains voyageurs (4/6): Marguerite Yourcenar et le kaléidoscope du monde

    14 août 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    L’écrivaine estimait que tout voyage intelligemment accompli est «une école d’endurance, d’étonnement, presque une ascèse, un moyen de perdre ses propres préjugés en les frottant à ceux de l’étranger».
    Photo: Archives Agence France-Presse L’écrivaine estimait que tout voyage intelligemment accompli est «une école d’endurance, d’étonnement, presque une ascèse, un moyen de perdre ses propres préjugés en les frottant à ceux de l’étranger».

    Il est vrai qu’elle n’est peut-être pas, à proprement parler, un écrivain voyageur. Pas au sens le plus strict, chose certaine. Mais elle aura voyagé et écrit tout au long de sa vie, et fait voyager nombre de ses personnages. Tel le Zénon de L’oeuvre au noir — roman qui lui a valu le prix Femina en 1968 —, philosophe, médecin et alchimiste errant dans une Europe encore déchirée entre la Renaissance et l’Inquisition.

     

    Ancrée pendant une quarantaine d’années sur l’île des Monts-Déserts, à un jet de la côte du Maine en Nouvelle-Angleterre, naturalisée Américaine dès 1947, Marguerite Yourcenar estimait que tout voyage intelligemment accompli est « une école d’endurance, d’étonnement, presque une ascèse, un moyen de perdre ses propres préjugés en les frottant à ceux de l’étranger ».

     

    Née en 1903 à Bruxelles d’un père originaire de la Flandre française et d’une mère appartenant à la noblesse belge — qui mourra dix jours après sa naissance —, Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour va connaître une enfance particulièrement nomade, suivant à la trace son père à Londres, dans le sud de la France ou en Italie sans fréquenter l’école. Après le décès de son père en 1929, elle va mener une existence plutôt bohème entre Paris, Lausanne, l’Italie, la Grèce et Istanbul.

     

    Paru en 1991, Le tour de la prison réunit de manière posthume quatorze textes que Yourcenar, décédée en 1987, avait terminés peu avant sa mort. Une sorte de kaléidoscope d’instantanés, de visions et de réflexions, autant de témoignages de l’immense curiosité du monde portée par cette écrivaine, toute première femme à accéder à l’Académie française.

     

    Le titre est tiré de L’oeuvre au noir, interrogation et injonction du jeune Zénon de son roman : « Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins le tour de sa prison ? » Chose certaine, pas l’auteure des Mémoires d’Hadrien. L’empereur romain étant par ailleurs l’autre grand voyageur de son oeuvre : « À la fois organisateur, pèlerin, amateur et observateur du beau spectacle du monde. »

     

    Une traversée du Canada en train, une croisière en Alaska, une traversée maritime entre la Californie et le Japon, alors qu’à bord des paquebots « l’alcool est comme l’amour ou la vieillesse : on y trouve ce qu’on y apporte. Il semble que les passagers de ce navire de croisière n’y apportent rien ».

     

    Des passagers dérisoires, des choses vues, des apparitions, comme ce « haut cargo blanc, de forme si parfaite qu’on eût cru voir le principe d’Archimède flottant sur la mer, se faufilant entre les îles pour gagner le Pacifique ».

     

    Dans une conférence que Yourcenar avait donnée à l’Institut français de Tokyo en octobre 1982 (« Voyages dans l’espace et voyages dans le temps »), qui termine avec force Le tour de la prison, elle souligne une évidence qui nous crève les yeux : comme pour la plupart de ses personnages, voyager était pour elle avant tout un moyen de connaissance. De soi et du monde qui nous entoure. « Bien voir un pays, c’est essayer de le connaître et jusqu’à un certain point de le faire sien dans son présent et son passé, tâcher de voir enfin ce qu’il signifie pour ceux qui y vivent. »

     

    Mais c’est surtout au Japon, dans ces pages, que revient la part du lion. Le Japon des « petits coins et des grands sites » où elle a séjourné à plusieurs reprises, notamment dans la foulée de l’essai qu’elle consacrait à l’écrivain Yukio Mishima en 1980, Mishima ou la vision du vide. Elle raconte notamment sa visite à la maison de Mishima, le jour anniversaire de la mort de l’écrivain qui s’est suicidé en 1970, pour offrir des fleurs à sa veuve.

     

    Fascinée par les différentes formes de théâtre sans (vraies) femmes qui sont au coeur de la culture japonaise — le kabuki, le nô, les marionnettes du bunraku —, elle fait la rencontre d’un acteur dans sa loge. Elle y partage son intérêt pour les jardins japonais, surtout les jardins de mousses, pour les auberges traditionnelles, les petits temples nichés dans des recoins de la jungle urbaine. Mine de rien, elle y livre un éloge d’un Japon de ruelles tranquilles qui ont su résister au tout-au-béton de l’après-guerre.

     

    Avec un regard neuf mais toujours critique, elle y déploie parfois une plume incisive et venimeuse contre la pollution, l’industrialisation effrénée, la disparition des traditions, le tourisme de masse. « Les autobus qui les mènent à des sites sélectionnés, aseptisés pourrait-on dire, ne leur offrent pas seulement de l’air conditionné, mais encore un conditionnement par les propos du guide et le programme préétabli de l’agence de voyages. »

     

    Et tout comme Bashô, poète itinérant dont elle évoque à grands traits le destin, Marguerite Yourcenar aurait pu dire : « J’ai été tenté[e] à mon tour par le vent qui déplace les nuages, et pris[e] du désir de voyager aussi. » 

    Les premières fois de Marguerite Yourcenar Premiers pas (naissance et éducation) Née en 1903 à Bruxelles (sa mère mourra dix jours après lui avoir donné naissance), Marguerite Yourcenar passera son enfance entre le château familial de Mont-Noir et Lille.

    Premier livre Le jardin des chimères, un recueil de poésie.

    Premier voyage Elle accompagne très tôt son père au cours de ses nombreux voyages entre la Belgique, Londres, le sud de la France, la Suisse et l’Italie.

    Territoires explorés Les États-Unis, le Japon, l’Europe de l’Ouest.

    Extrait de «Le tour de la prison» « Il n’est pas étonnant que ces jardins de contemplation soient devenus pour nous le parfait miroir de l’âme japonaise — comme le haïku, né vers la même époque, où tout l’univers tient dans une feuille qui tremble ou une grenouille qui plonge dans l’eau, nous semble aujourd’hui la suprême forme de la poésie nippone. Même dans les ruelles étroites des villes, parfois coincées entre deux maisons à l’occidentale qui sont presque neuves et ne le paraissent déjà plus, sur les trois marches humides qui séparent du dehors le sombre intérieur, deux ou trois chrysanthèmes en pots, ébouriffés, très obtenus, ou au contraire raides de tige et de corolle, symboles de la dynastie solaire, deux ou trois iris au printemps, de tout temps un ou deux bonsaïs emblèmes de pérennité mettent dans ces existences citadines un peu de nature stylisée et pourtant vivace. L’art du jardin japonais est déjà tout entier dans ces pots de chrysanthèmes et ces bonsaïs-là. »
    Le tour de la prison
    Marguerite Yourcenar, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1991, 240 pages












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