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    «J’aime lire», 40 ans, raconté par ceux qui l’ont fait

    9 août 2017 |Guillaume Lecaplain - Libération | Livres
    Le but de «J’aime lire» est de proposer aux enfants «un magazine fait pour eux, qu’ils puissent lire tout seuls», selon la rédactrice en chef, Delphine Saulière.
    Photo: iStock Le but de «J’aime lire» est de proposer aux enfants «un magazine fait pour eux, qu’ils puissent lire tout seuls», selon la rédactrice en chef, Delphine Saulière.

    Depuis 1977, J’aime lire propose tous les mois aux 7 à 10 ans un roman à la fois exigeant et facile à lire. Le magazine du groupe Bayard est aujourd’hui le plus lu dans son secteur. Témoignages d’auteurs et d’illustrateurs qui ont fait son succès.


    Parmi les magazines pour la jeunesse, c’est un monument national. J’aime lire règne sur le secteur florissant des publications pour les enfants. Avec ses 150 000 exemplaires diffusés chaque mois, dont 132 000 par abonnements (notamment dans les écoles et les bibliothèques), le petit livre rouge est le magazine jeunesse le plus lu en France. Il cumule 2,5 millions de lecteurs, selon la dernière livraison de l’étude « Junior connect » d’Ipsos. Dans la tranche des 7 à 12 ans, le magazine de Bayard Presse (La Croix, Notre Temps, Pomme d’Api, Okapi…) fait mieux que Super Picsou Géant. Il s’agit de « la plus forte audience presse des moins de 20 ans en Europe », avance la rédactrice en chef, Delphine Saulière.

     

    Dès le premier numéro, paru en janvier 1977, J’aime lire repose sur trois piliers : un roman accessible à des enfants du primaire, d’abord et surtout, mais aussi des jeux (animés par la mascotte Bonnemine) et des bandes dessinées (Tom-Tom et Nana est la plus connue). Ce mélange a été imaginé au sein du groupe Bayard par Jacqueline Kerguéno et Anne-Marie de Besombes. La première était orthophoniste, la seconde, rédactrice en chef du jeune magazine, connue pour être particulièrement convaincue par la pédagogie Montessori (qui mise sur l’autonomie de l’enfant). Leur but est de proposer aux enfants « un magazine fait pour eux, qu’ils puissent lire tout seuls », résume Delphine Saulière.

     

    En quarante ans, et avec plus de 480 romans publiés, J’aime lire est resté fidèle à son squelette tout en évoluant, en recrutant de nouveaux talents. Libé retrace l’histoire du magazine, racontée par ceux qui l’écrivent et l’illustrent.

     

    Nicolas de Hirsching, auteur depuis 1981 : « J’ai réussi à placer des passés simples. »

     

    «Je viens d’écrire une histoire de Père Noël qui paraîtra en décembre. Mais j’ai commencé à écrire pour J’aime lire alors que j’étais instituteur. J’avais une classe de CP, c’était à la fin des années 1970. Il fallait apprendre aux élèves à lire et les histoires des manuels étaient archi-nulles, aucun intérêt. Je me suis mis à écrire des histoires adaptées à leur tranche d’âge. Elles leur plaisaient, alors peu à peu je me suis dit qu’elles pourraient être publiables.

     
    Je crois qu’il existe une affection des lecteurs pour cette collection. Les enfants la gardent, ça reste dans les familles. Je vois des adultes qui me parlent de mes histoires, ça me donne un coup de vieux, mais à partir du moment où ils s’en souviennent, c’est bon signe.
    Nicolas de Hirsching, auteur depuis 1981

    « À ce moment-là, des petits romans faciles à lire et pas cucul, ça n’existait quasiment nulle part ailleurs que chez J’aime lire. J’ai eu de la chance, ils ont accepté mon premier manuscrit. J’ai fait pour eux Le navire ensorcelé [1981] puis Le mot interdit [1982]. Celui-là a été un best-seller qui continue aujourd’hui encore à me nourrir ! Il a été édité en format roman seul, et je crois qu’on est déjà à la 36e édition.

     

    « Depuis, j’ai écrit une vingtaine de textes pour J’aime lire. L’univers des textes publiés par le magazine est très varié : il y a autant de romans historiques que de science-fiction, d’humour, de vie quotidienne… En revanche, la rédaction est très pointilleuse sur le style : il faut que cela soit facilement lisible, que les phrases ne soient pas trop alambiquées. Il y avait des bagarres sur des points de détail, sur des passages qu’ils jugeaient difficiles. J’aime lire proscrit par exemple le passé simple. J’ai réussi à en placer, mais en luttant un peu. À l’époque, mes élèves étaient mes cobayes, je leur racontais toujours mes histoires avant. À leur attitude, je voyais les passages qui marchaient ou pas. J’avais un retour direct.

     

    « La touche J’aime lire, c’est des histoires qu’on commence et qu’on veut finir ; il y a quand même la recherche d’une certaine efficacité. Le but, c’est que le lecteur ait envie d’aller jusqu’au bout et pas de passer sur sa tablette. La recette tient au texte, bien entendu, mais aussi aux illustrations, très bien pensées, et à la typo, lisible. La présentation est très importante pour des enfants de l’âge visé.

     

    « Je crois qu’il y existe une affection des lecteurs pour cette collection. Les enfants la gardent, ça reste dans les familles. Je vois des adultes qui me parlent de mes histoires. Ça me donne un coup de vieux, mais à partir du moment où ils s’en souviennent, c’est bon signe. »

     

    Frédéric Joos, illustrateur depuis 1993 : « La colonne vertébrale n’a pas bougé depuis le premier numéro. »

     

    « J’ai commencé à aller démarcher des éditeurs à Paris à la fin des années 1980, avec mon carton à dessins sous le bras. Mais Bayard n’avait pas voulu de moi. Et les éditions Milan non plus. Ils m’avaient dit : “Cela ne nous intéresse pas, allez voir Bayard !” Mais quelques mois après, Milan m’a rappelé, puis Bayard, sans doute pour dépanner. Bref, j’ai commencé un peu de façon inattendue. Depuis, je n’ai jamais arrêté de collaborer avec J’aime lire. Quelques exemples :Un livre pour Rose-Marie [1993], Journée poubelle pour Gaëlle [1995], Damien et la photo magique [1995] et toute la série des livres sur “l’espionne-” [à partir de 2001].

     

    « Quand on m’appelle, c’est qu’il y a eu une réflexion en amont, c’est parce qu’on pense que mon dessin correspond à l’esprit du récit. Voilà comment ça marche : une histoire est proposée à la rédaction de J’aime lire, qui a une liste d’illustrateurs à sa disposition, dans laquelle ils cherchent celui qui pourrait s’adapter au mieux. Je crois que c’est aussi simple que ça. Mon dessin va du poétique à l’humour, avec de la tendresse. Mon style n’est pas très actuel : je dessine le trait à l’encre de Chine et mes couleurs, à l’aquarelle. Beaucoup de jeunes illustrateurs font leurs couleurs à l’ordinateur.

     

    « Pour moi, le succès deJ’aime lire tient essentiellement à sa formule, une création pensée pour les jeunes lecteurs, qui tient dans la poche, avec plein de rubriques : entre le roman, les jeux, les bédés, les astuces, la recette de cuisine, c’est très complet. Ils réactualisent régulièrement le magazine, mais la colonne vertébrale n’a pas bougé depuis le premier numéro. Je pense aussi qu’ils savent faire le bon choix d’auteurs et d’illustrateurs.

     

    « J’ai reçu parfois des lettres très élogieuses de petits lecteurs, avec des dessins, c’est très touchant, notamment pour La maîtresse est amoureuse[1998]. Ça avait beaucoup plu — dès que vous mettez “amoureux” dans le titre, ça marche. »

     

    Michelle Montmoulineix, auteure depuis 2007 : « Il faut que le héros gagne quelque chose. »

     

    « Dans les années 2000, j’avais déjà écrit un album chez Albin Michel, qui avait bien marché. J’avais différents textes que je voulais publier. Les retours des éditeurs étaient très lents, alors je me suis dit : pourquoi pas essayer la presse ? Mes enfants étaient abonnés à J’aime lire. J’ai regardé l’ours, j’ai appelé Christophe Nicolas, qui était alors responsable des romans pour le magazine. Il a tout simplement répondu au téléphone, et on a pu discuter. C’était magique. Il s’est montré intéressé, j’ai envoyé des textes, mais ce n’était pas exactement ce qu’il cherchait. J’ai renvoyé d’autres propositions, et ça a marché avec Les chats anglais [paru en 2007]. C’est le magazine de référence pour les enfants, alors c’est bien agréable pour un auteur jeunesse d’y être publié.

     

    « J’ai un univers très onirique, avec peu d’action. Ce qui me plaît, ce sont les histoires pas forcément drôles, voire pessimistes. Pour J’aime lire, au contraire, Christophe Nicolas m’a expliqué qu’il fallait que le héros gagne quelque chose, qu’il soit acteur de son histoire. Il voulait clairement de la narration.

     

    « Les chats anglais ont reçu le Prix des lecteurs décerné tous les ans, le Bonnemine d’argent, et Les bestioles [2009], le Bonnemine d’or. Malgré tout, proposer un texte restait un parcours du combattant : il y a d’abord le choix des éditeurs, mais aussi les remarques d’une orthophoniste qui a un droit de regard sur la difficulté du texte, enfin une réunion avec des commerciaux qui donnent leur avis. J’avais proposé par exemple un texte un peu politique, qui parlait du statut de la fille au Maroc, qui n’a pas été retenu. J’aime lire a un gros tirage, et est souvent considéré comme un outil pédagogique, donc ça peut impliquer une certaine abrasion du texte, pour que ça passe.

     

    « Un texte pour J’aime lire doit aussi répondre à une certaine taille : 15 000 signes, divisibles en chapitre. Et puis il faut du tempo, du rythme. Il faut que ça soit simple. On s’adresse à un âge pour lequel on veut que ça soit clair. Aujourd’hui, je trouve que ça peut être un peu décharné, trop narratif. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la littérature, pas forcément le récit pur. Est-ce qu’on veut conduire les enfants vers la littérature ou simplement vers la lecture ? Ce n’est pas la même chose. Le magazine doit faire une navigation difficile entre choisir des auteurs de qualité et rester un grand vaisseau qui a le vent en poupe. »

     

    Aurélie Neyret, illustratrice depuis 2010 : « J’étais abonnée quand j’étais petite. »

     

    « J’ai commencé à travailler pour J’aime lire à mes débuts : en 2010, j’ai illustré Follette exagère et Follette s’entête [de Marie Vaudescal]. J’avais envoyé un portfolio en ligne à Bayard, et j’étais supercontente d’être appelée. J’aime lire, j’étais abonnée quand j’étais petite. Je me souviens d’une histoire de sorcière que j’ai relue plein de fois. Travailler pour le magazine, c’est comme si la boucle était bouclée. Je me suis mis un peu la pression : c’est un titre superconnu, plein de gens allaient voir le résultat. Mais tout s’est très bien passé et le travail avec Bayard était très détendu.

     

    « J’aime lire respecte les différents styles des auteurs avec lesquels ils travaillent. Pour moi, c’est une des recettes du succès : chaque mois, une histoire différente et un dessinateur différent. Il y en a pour tous les goûts avec le gage d’une certaine qualité.

     

    « Pour les dessinateurs, cela offre une grosse visibilité. Il y a un côté boule de neige. Faire un J’aime lire, ça peut déboucher sur d’autres clients, d’autres éditeurs. C’est un bon atout à mettre dans sa poche.

     

    « J’ai illustré Les trois étoiles pour le numéro de Noël [écrit par Gwénaëlle Boulet et paru en décembre 2016], c’était très audacieux parce qu’ils ne sont pas tombés dans le truc classique avec le Père Noël. C’était l’histoire superforte d’une famille syrienne qui fuyait la guerre et arrivait en France.

     

    « Ce numéro a fait beaucoup parler ; la rédaction a reçu plein de lettres, des avis négatifs qui disaient que J’aime lire faisait l’apologie de l’immigration clandestine, mais aussi beaucoup de retours qui faisaient plaisir. J’aime lire m’a transmis une lettre d’une jeune lectrice qui disait qu’elle avait trop aimé ce numéro, qu’elle l’avait apporté dans sa classe et qu’il faudrait l’envoyer à Marine Le Pen. »













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