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    Plurielle et troublante Autriche

    La littérature autrichienne invite à une réflexion sur le multiculturalisme

    5 août 2017 | Michel Lapierre - Collaborateur | Livres
    Des passants circulent sous la statue rotative de Franz Kafka, à Prague.
    Photo: Michal Cizek Agence France-Presse Des passants circulent sous la statue rotative de Franz Kafka, à Prague.

    Un malaise frappe aujourd’hui le lien entre l’Occident et l’Islam. L’éclaire l’expression littéraire de la longue, riche mais tragique expérience interculturelle de l’Autriche. Le critique W. G. Sebald souligne que l’écrivain juif austro-hongrois Theodor Herzl (1860-1904), promoteur de l’État d’Israël, avait d’abord esquissé « l’utopie d’un État judéo-chrétien » centré à Vienne. Kafka et Joseph Roth donnèrent à ce rêve fou une résonance universelle.

     

    Né en Bavière, W. G. Sebald (1944-2001) quitta l’Allemagne pour l’Angleterre en 1966 en fuyant, selon lui, une « conspiration du silence » sur la Deuxième Guerre mondiale et ce qui l’avait provoquée. Dans son exil politique, il scrute l’idée de patrie chez les écrivains autrichiens, des XIXe et XXe siècles, même si leur pays s’annexa temporairement à l’Allemagne sous le nazisme.

    Kafka livre sans doute les remarques les plus profondes qu’on ait faites dans la littérature sur la psychologie de l’antisémitisme
    Extrait d’«Amère patrie»

    Selon Sebald, Franz Kafka, dans Le château (écrit en 1922, publié en 1926), confère au roman, véritable énigme, une dimension secrètement messianique lorsqu’il attribue à K., le personnage principal, la fonction d’arpenteur. Le critique justifie son interprétation en montrant que la langue hébraïque, à laquelle Kafka s’était frotté, associe par homophonie le mot «arpenteur» au verbe «oindre», et ainsi au messie, qui, dans la Bible, signifie « oint du Seigneur ».

     

    K., le Juif, étranger au château qui serait l’Occident, aurait cependant la mission tacite d’en prendre la mesure pour participer, comme un levain, à sa libération correspondant à celle de toute l’humanité. Cette vision séduisante mais échevelée, Sebald la rapproche avec finesse de celle de Joseph Roth,qui l’amplifie dans son roman La marche de Radetzky (1932) en remplaçant la pudeur insondable de Kafka par la glorification à la fois touchante et satirique de l’empire multiethnique austro-hongrois en déclin.

     

    D’origine juive comme Kafka, Roth se prétendait catholique, sans fournir la preuve de sa conversion. Pour lui, se réclamer de la religion officielle d’un empire, dont il ne cachait ni la désuétude ni le côté ridicule, témoignait d’un attachement profond à une culture si complexe, si exubérante qu’elle ne pouvait être qu’inclusive.

     

    Conscient de « la relation affective » de Roth avec un « empire oecuménique », Sebald lui oppose le rapport beaucoup plus critique que Peter Handke entretient avec l’Autriche dans son roman Le recommencement (1986). Né d’une mère slovène, donc slave, et d’un père germanique, Handke est tourmenté, comme son personnage principal, slovène lui aussi, par l’hégémonie plus ou moins invisible que le monde germanique étend encore sur l’Europe centrale, malgré l’apparition prochaine de petites nations indépendantes.

     

    En Occident, les musulmans sont les nouveaux protagonistes de ce très vieux drame où la rivalité avec l’autre se heurte à la fascination que celui-ci exerce.

    Amère patrie. À propos de la littérature autrichienne
    ★★★
    W. G. Sebald, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, Arles, 2017, 256 pages












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