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    Dans l’ombre des films

    Cinquante nuances de Lyne

    Louis Hamelin
    5 août 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à redécouvrir des oeuvres littéraires condamnées à vivre dans l’ombre de leur adaptation à l’écran. Huitième chapitre d’une série de douze : 9 semaines 1/2 de… Elizabeth McNeill.


    Au cours des années 1980, une série de films américains dont l’intrigue tournait autour de la sexualité donna l’impression que la fabrique de mythologies hollywoodienne prenait acte de la propagation épidémique du virus du sida. Le free lunch des Sixties et des Seventies était terminé, couraillage et sexe débridé étaient désormais des activités qu’on pratiquait au péril de sa vie. La moindre belle blonde rencontrée au party de bureau risquait de se transformer, après le torride one-night-stand de rigueur, en harpie vengeresse susceptible de s’introduire chez vous en l’absence de votre épouse pour faire bouillir le lapin apprivoisé de vos enfants. Un chaud lapin, s’il en fut.

     

    Quoique plus subtil, l’air de menace qui planait sur le 9 semaines 1/2 d’Adrian Lyne (qui réalisa aussi Liaison fatale) participait du même climat. De ces images léchées (au sens propre assez souvent), je conservais de rares souvenirs, le premier, comme une figure imposée de la mémoire, étant le long striptease de Kim Basinger, dont la stylisation, vue de notre ère du tout-au-porno, ressemble plus à un divertissement de mononcle et de matante combattant la panne de désir avec des trucs pigés dans la rubrique coquine d’une revue à grand tirage qu’au préliminaire exhibitionniste qu’il prétendait mettre en scène.

    Photo: MGM Kim Basinger et Mickey Rourke dans la sulfureuse adaptation d’Adrian Lyne, aux images léchées
     

    Autre souvenir, et parlant de panne de désir : l’amant, courtier à Wall Street, pour s’exciter, demande à sa copine de ramper vers lui au milieu des billets de banque dont il parsème le plancher de son loft avec vue imprenable sur la Grosse Pomme. Pour l’Amérique des années 1980, le fric représentait un aphrodisiaque bien plus puissant qu’une paire de menottes, celles-ci demeurant l’apanage du flic. Mais comme jouet sexuel utilisé de manière consentante par une femme amoureuse ?

     

    En fait, le bondage, rien qu’un autre item mainstream parfaitement inoffensif dans les rayons de supermarché de la culture sexuelle de notre début de millénaire, se trouve à être, avec le masochisme à proprement parler (dans son sens le plus érotique, dérivé des écrits de monsieur Sacher-Masoch), le grand absent du film d’Adrian Lyne. Alors que la soumission sous toutes ses formes, y compris les plus extrêmes, était au coeur du sulfureux roman d’Elizabeth McNeill dont l’exercice d’esthétisation et d’édulcoration signé Lyne a été tiré.

     

    Une écriture nue

     

    En 1978 paraissait aux États-Unis ce livre qui, par un intéressant quiproquo, est qualifié de memoir par la critique américaine et de roman par les éditeurs de la version française. Le style en était franc, direct, et comme on dit : dépouillé d’affects. Découverte après les incarnations du grand écran (dont un Mickey Rourke au joli minois encore vierge de marques de gants de boxe), la nudité tranchante de cette écriture fait l’effet d’un remède contre le pesant déploiement de la technique filmique et son obligatoire mise en situation à l’usage du grand public (musique, foule de figurants, milieu de travail, collègues, etc.). Alors que chez McNeill, l’incipit, avec la rapidité et la précision d’un jab bien placé, annonce déjà la couleur : « La première fois que nous avons couché ensemble, il m’a tenu les mains derrière la tête. Ça m’a plu. […] Il était fantastique, romantique, drôle, brillant, parlait de choses passionnantes. Et il m’a énormément fait jouir. »

     

    Ensuite, ce sera le bandeau sur les yeux, puis… Comme pour Histoire d’O, la véritable identité de l’auteure fit l’objet de conjectures. Les communiqués de presse lui attribuaient une profession de cadre supérieure d’une grande société new-yorkaise. On était en plein Docteur Jekyll et M. Hyde, dans la toute-puissance du mythe : « […] j’étais indépendante, je subvenais à mes besoins […], prenais mes propres décisions, faisais mes propres choix. Mais la nuit, je devenais dépendante, totalement prise en charge. On n’attendait aucune décision de moi. Je n’avais plus de responsabilité, plus de choix à faire. J’aimais ça. J’aimais ça, j’aimais ça, j’aimais ça, j’aimais ça. [sic] »

     

    Tournure inattendue

     

    Un ouvrage paru cinq ans plus tard, Hype, s’intéressant aux identités fabriquées des artistes, révéla que le pseudonyme d’Elizabeth McNeill abritait en réalité Ingeborg Day, auteure d’autres mémoires publiés en 1980 : Ghost Waltz. Et c’est ici que les choses prennent une tournure un peu inattendue.

     

    Dans Ghost Waltz, Day, usant de la même approche clinique, de la même choquante franchise que pour dévoiler ses pulsions sexuelles les moins avouables, tentait de réconcilier sa trajectoire d’immigrante américaine avec le fantôme impossible à congédier de son père, Autrichien et nazi bon teint, en même temps qu’elle ne craignait pas d’affronter publiquement le démon intérieur de son propre antisémitisme. Faudrait-il désormais chausser d’autres lunettes pour lire le récit de sa plongée sadomasochiste ?

     

    « Cette révélation, écrivait en 2012 Sarah Weinman dans le New Yorker, nous incite à nous demander si c’est la dépression de Day qui l’a amenée à creuser dans le passé de son père, ou bien si un tel héritage inconscient ne l’aurait pas poussée vers le sadomasochisme décrit dans 9 semaines 1/2. » (Traduction libre.)

     

    De toute manière, le scandale du livre demeure : la peur et le désir, la douleur et le plaisir qui se confondent au féminin. « […] mes cris de douleur se transforment et peu à peu se confondent avec ceux — assez semblables — que je pousse quand je jouis. »

     

    De cette part d’ombre, violente et profondément ambivalente, le film, audience US oblige, fut amputé, réduit à la plus consensuelle mièvrerie. La relation écrite s’achevait sur une dépression nécessitant hospitalisation et thérapie. L’héroïne du film, à qui on a fait grâce des menottes et de la garcette, puise en elle le courage plus inspirant de rompre avec sa dépendance.

     

    Le livre a connu une réédition en 2005, plus une suite en France, un antépisode ailleurs… À l’ère des affaires Ghomeshi et Sklavounos, alors que le pouvoir des femmes sur leur corps et l’épineuse question du consentement accaparent la face publique du sexe, la capacité de semer le trouble de ces 40 000 mots est plus réelle que jamais.


    9 semaines 1/2
    Elizabeth McNeill, traduit de l’américain par Antoine Berman, Acropole, Paris, 1986, 189 pages












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