Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Écrivains voyageurs (2/6): le tour du monde de Nellie Bly, l’opération Phileas Fogg

    31 juillet 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Nellie Bly a été une figure légendaire de la presse américaine, pionnière intrépide du reportage clandestin. Elle a fait du journalisme d’infiltration sa marque de fabrique.
    Photo: Domaine public Nellie Bly a été une figure légendaire de la presse américaine, pionnière intrépide du reportage clandestin. Elle a fait du journalisme d’infiltration sa marque de fabrique.

    Ils ont rêvé le monde, avant de l’arpenter pour le mettre en mots. Les écrivains voyageurs conduisent les lecteurs au-delà des frontières et des apparences. Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à prendre le large en compagnie de ces aventuriers du verbe. Deuxième escale : Nellie Bly.


    Le 14 novembre 1889, au port de Hoboken, au New Jersey, une jeune femme de 25 ans s’embarque toute seule à bord de l’Augusta Victoria avec l’intention de boucler un tour du monde en moins de temps que ne l’a fait Phileas Fogg, le héros anglais du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne.

     

    Dans ce contre-la-montre qui l’oppose au célèbre personnage de fiction, Nellie Bly et son commanditaire ne vont rien ménager pour parvenir à leurs fins.

     

    C’était l’époque des grands défis, où le journalisme et l’exploration avançaient main dans la main. Ainsi, en 1871, c’est le New York Herald qui avait financé l’expédition d’Henry Morton Stanley visant à retrouver le Dr Livingstone, dont on avait pendant six ans perdu la trace dans les forêts d’Afrique de l’Est alors qu’il était à la recherche des sources du Nil.

     

    Financée par le New York World (dont le patron, Joseph Pulitzer, va créer en 1904 le prestigieux prix littéraire du même nom), auquel elle avait proposé ce projet un peu fou un an plus tôt, Nellie Bly recevra le feu vert à deux jours d’avis. Elle se fait fabriquer une seule robe pour l’occasion et décide de n’emporter qu’un bagage à main.

     
    Jamais douté du succès de Nellie Bly, son intrépidité le laissait prévoir. Hourra ! Pour elle et pour le directeur du World ! Hourra ! Hourra !
    L’écrivain Jules Verne
     

    Figure légendaire de la presse américaine, pionnière intrépide du reportage clandestin, Elizabeth Jane Cochrane, dite Nellie Bly (1864-1922), a fait du journalisme d’infiltration sa marque de fabrique, longtemps avant George Orwell et son Dans la dèche à Paris et à Londres. On dit même qu’elle a inventé le journalisme « gonzo » avant Hunter S. Thompson.

     

    Frondeuse, pleine de curiosité, sans peur et sans reproche, féministe sans étiquette, née libre et attachée férocement à sa liberté, cette journaliste d’avant-garde va marquer les consciences.

     

    La légende veut qu’en janvier 1885 elle ait lu dans le Pittsburgh Dispatch un article particulièrement misogyne intitulé « À quoi sont bonnes les jeunes filles », condamnant les jeunes femmes qui poursuivent des études, appelant les femmes qui travaillent des « monstruosités » et enjoignant à tout ce beau monde de ne jamais abandonner son rôle domestique. Furieuse, elle écrit au rédacteur en chef du journal, qui va lui offrir un poste, adoptant tout de suite le pseudonyme de Nellie Bly (d’après une chanson bien connue de l’époque).

     

    En 1887, elle quitte Pittsburgh pour New York, où la jeune femme frappe à la porte du New York World de Joseph Pulitzer, qui lui promet un poste si elle parvient à réaliser un reportage sur un hôpital psychiatrique. Se faisant passer pour folle, la jeune femme va être internée pendant une dizaine de jours et sera témoin des terribles conditions de vie des patientes du Blackwell’s Island Hospital. 10 jours dans un asile aura un impact direct et considérable.

     

    Première journaliste d’investigation, donc, mais aussi première femme à avoir réalisé un tour du monde sans être accompagnée d’un homme (contrairement à la botaniste française Jeanne Barret, un siècle plus tôt), Nellie Bly va laisser sa marque.

     

    Après une traversée de l’Atlantique pendant laquelle elle va lutter contre le mal de mer, elle sera invitée à venir rencontrer l’écrivain Jules Verne, enthousiasmé par son projet, à Amiens, dans le nord de la France. De là, elle va rejoindre en train le port de Brindisi, en Italie, où elle va s’embarquer — toujours un peu in extremis et au pas de course — à bord d’un paquebot qui filera vers Port-Saïd, Suez, Aden et Colombo, au Sri Lanka.

     

    Puis ce sera Penang en Malaisie, Singapour, Hong Kong, Yokohama — le Japon semble être le coup de coeur de la jeune femme — et San Francisco, où un train spécialement affrété pour elle par le New York World va lui permettre d’arriver à New York en soixante-douze jours, trois de moins que ce qu’elle avait espéré. Elle traversera à toute vapeur les États-Unis ensevelie sous les hourras, les bouquets de fleurs, les poignées de main rapides et les télégrammes de félicitations

     

    Que ce soit en train ou en paquebot, Nellie Bly voyage surtout en compagnie d’Anglais oisifs, fiers de voir flotter l’Union Jack et toujours prêts à entonner en choeur le « God Save the Queen ». On la prend vite pour une riche héritière américaine un peu excentrique, au point où il lui faudra même décliner quelques demandes en mariage.

     

    Plutôt intrépide malgré le contexte, la jeune femme a tenté comme elle a pu de tirer profit des escales qui ont jalonné sa route. Tour de rickshaw et achat d’un petit singe à Colombo (après avoir résisté à la tentation, raconte-t-elle, de s’offrir un petit garçon à Port-Saïd), visites de temples, riz, anguille et baisers sur la bouche à des geishas qui l’ont fascinée.

     

    Quelque 34 900 kilomètres plus tard, c’est le triomphe. Jules Verne sera bien entendu parmi les premiers à la féliciter : « Jamais douté du succès de Nellie Bly, son intrépidité le laissait prévoir. Hourra ! Pour elle et pour le directeur du World ! Hourra ! Hourra ! »

     

    « Remonter aux origines des idées peut parfois s’avérer compliqué. Elles sont le combustible même des journalistes, une denrée malheureusement trop rare sur le marché… mais pas impossible à dénicher.

     

    Celle-ci m’est apparue un beau dimanche après que j’eus passé la journée puis une bonne partie de la nuit à ferrer un sujet. J’avais l’habitude de me creuser la tête le dimanche et de soumettre le résultat au bon vouloir de mon rédacteur en chef le lendemain. Or, ce jour-là, rien n’avait surgi à mon esprit et à trois heures du matin j’étais encore à me tourner dans mon lit, épuisée et migraineuse. Agacée par mon manque d’imagination, je finis par me désespérer : Qu’est-ce que j’aimerais être à l’autre bout de la planète ! Tiens, mais pourquoi pas ? songeai-je. Des vacances me feraient le plus grand bien… Je pourrais entreprendre un tour du monde ! »


    Les premières fois de Nellie Bly Premiers pas. Elle perd son père à l’âge de six ans. À 16 ans, elle s’inscrit à l’Illinois Normal School pour devenir institutrice, mais faute d’argent pour payer sa formation, elle doit abandonner rapidement.

    Premier livre. Ten Days in a Mad-House (1887).

    Premier voyage. En 1886, elle voyage avec sa mère au Mexique (El Paso, Mexico, Guadalupe et Veracruz) en fournissant au quotidien Pittsburgh Dispatch des articles sur les moeurs et coutumes, la vie culturelle et politique du pays.

    Territoires explorés. Le Mexique, des manufactures et un asile, des gares, des trains, des navires et des ports autour du monde.
    Le tour du monde en 72 jours
    Nellie Bly, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Cohen, Seuil, collection « Points », Paris, 2017, 216 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.