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    Perdre la tête

    Louis Cornellier
    29 juillet 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Sergio Canavero est-il un savant fou ? Depuis juin 2013, ce neurochirurgien italien fait parler de lui en affirmant à qui veut l’entendre qu’il s’apprête à procéder à une greffe de tête. L’affaire rappelle un peu les élucubrations de Raël qui, à Noël, en 2002, annonçait la naissance d’un premier bébé cloné.

     

    Canavero, toutefois, est un vrai médecin qui mène de véritables expériences, commentées par des scientifiques sérieux. En janvier 2016, avec son équipe chinoise, il a greffé une tête de singe sur le corps d’un autre. En 2015, le médecin prédisait que le même exploit, chez les humains, se produirait pendant la période des Fêtes de 2017. Raël annonçait un bébé miracle ; Canavero prophétise une résurrection.
     

    Le philosophe Philippe St-Germain, dans La greffe de tête : entre science et fiction, plonge au coeur de cette saga prométhéenne, qui met en jeu notre conception de l’être humain. Si, en effet, on greffe la tête d’un tétraplégique sur le corps intact d’un individu en état de mort cérébrale, doit-on parler d’une tête qui reçoit un corps ou d’un corps qui reçoit une tête ? « Où est le moi ? demande le philosophe. Est-il possible de rester soi-même lorsqu’on subit une chirurgie qui paraît altérer notre être de manière aussi profonde ? »

     

    Un nouveau Doctor Strange

     

    Dans L’imaginaire de la greffe (Liber, 2015), St-Germain explorait des histoires de greffes fictives (cinéma, littérature) pour faire ressortir les fantasmes liés à cet univers. Dans La greffe de tête, il se penche sur un projet de greffe réelle, nourri par des oeuvres de fiction, pour réfléchir à ce qui est en cause dans ce troublant programme.

     

    Le sujet, convenons-en, n’est pas évident, et son traitement non plus. Navigant entre la science et la fiction, de même qu’entre la vulgarisation scientifique et l’essai philosophique, St-Germain, par son style limpide et dynamique et par son propos original et informé, parvient néanmoins à captiver le lecteur d’abord réfractaire à cet univers.

    La greffe de tête implique deux décapitations, dont une pratiquée sur un être qui, aussi malade soit-il, est encore vivant. L’acte se rapproche ainsi d’un meurtre, ou d’un suicide assisté.
    Philippe St-Germain

    Canavero entretient sa légende. Il aime raconter que son inspiration lui vient de la lecture, en 1974, alors qu’il avait neuf ans, de la bande dessinée Marvel Team-Up, dans laquelle le Doctor Strange se vante d’avoir réussi à fusionner des nerfs sectionnés. Comme son héros fictif, explique St-Germain, le neurochirurgien italien a lui aussi des ennemis, c’est-à-dire tous ceux qui s’opposent à son projet de greffe de tête.

     

    « Il existe des sorts pires que la mort », déclare le docteur Hunt Batjer, président de l’association américaine des neurochirurgiens, en parlant de la greffe de tête. « Tenter de transplanter un cerveau dans un nouveau corps à la lumière des connaissances médicales et scientifiques actuelles, c’est avoir perdu la tête », clame le bioéthicien américain Arthur L. Caplan, adversaire acharné de Canavero. Pour lui, le cerveau « s’intègre à la chimie générale du corps et à son système nerveux ». Aussi, transplanter un cerveau dans un corps étranger ne peut mener le patient qu’à la folie.

     

    L’éthique de la greffe

     

    Donne-t-on du crédit au délire d’un savant fou en acceptant de discuter sérieusement de son projet ? Peut-être, mais les faits nous obligent pourtant à considérer comme plausible l’inquiétant exploit promis par Canavero. Depuis 100 ans, des scientifiques s’activent à le rendre possible. Inspirés par les manipulations canines de l’Américain Charles Guthrie en 1908, le Russe Vladimir Demikhov, dans les années 1950, et l’Américain Robert J. White, en 1970, ont créé, respectivement, des chiens et des singes à deux têtes. Doit-on laisser aller Canavero, qui cultive l’ambivalence sur le plan éthique et qui mène ses expérimentations en Chine parce que les pays occidentaux craignent le retour de Frankenstein ?

     

    Est-il éthique de greffer un corps sain sur une tête pour sauver ainsi une seule personne quand les organes du même corps pourraient servir à en sauver plusieurs ? La greffe de tête serait-elle une solution acceptable à la dysmorphie sexuelle, pour remplacer la chirurgie de réattribution sexuelle ? Aurait-on dû, si cela avait été possible, greffer la tête d’Einstein sur un jeune corps ? Les riches mourants s’achèteront-ils, demain, des corps de pauvres ?

     

    Philippe St-Germain ne tranche pas, mais il nous force à nous servir de notre tête.

    La greffe de tête. Entre science et fiction
    ★★★ 1/2
    Philippe St-Germain, Liber, Montréal, 2017, 182 pages












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