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    L'écrivain au travail

    Marie-Ève Cotton et sa thérapie par la tendresse et l’empathie

    29 juillet 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «J’aurais trouvé ça légitime qu’on me dise:
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «J’aurais trouvé ça légitime qu’on me dise: "Pour qui tu te prends d’écrire un livre en adoptant la perspective d’un schizophrène?"», admet Marie-Ève Cotton.

    De l’autre côté de la fiction. Durant tout l’été, Le Devoir part à la rencontre d’écrivains gagnant leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.


    « Je ne crois pas être particulièrement altruiste », glisse Marie-Ève Cotton au milieu d’une confidence sur sa double vie de psychiatre dans la métropole et de psychiatre au Nunavik. Deux types de personnes prononcent habituellement ce genre de phrases. D’un côté: des gens absolument pas altruistes, aveuglés par leur ego, espérant ainsi moissonner un compliment. De l’autre: des gens presque invraisemblablement altruistes, et réellement, réellement humbles.

     

    Selon toute vraisemblance, Marie-Ève Cotton appartient à la deuxième catégorie. Incursion tragicomique dans l’unité psychiatrique d’un hôpital, Pivot, le premier roman qu’elle publiait en mars dernier, érode les stéréotypes dépeignant les gens qui souffrent de maladie mentale en irrécupérables fous, tout juste bons à attendre la mort dans la froideur de leur civière.

     

    « Les patients ne se résument pas à leur maladie. Ils ne visitent pas que le pôle tragique de l’existence. Ils ont de l’humour, une vie très riche, très complexe. On a la chance, en tant que soignants, de les voir dans plein d’états qui n’ont rien à voir avec le drame de leur maladie », raconte la médecin dans son bureau, quelque part au fond d’un couloir du tentaculaire Institut universitaire en santé mentale de Montréal, là où elle reçoit chaque jour des hommes et des femmes tentant de goûter au bonheur, malgré la schizophrénie.

     

    Après avoir hésité jusqu’au dernier moment entre des études en médecine et des études en lettres, la femme aujourd’hui âgée de 43 ans a opté pour les premières, concluant qu’il lui serait impossible « de faire un peu de médecine on the side ». Elle réconcilie grâce à Pivot ce qui, à cause des exigeants impératifs de la vie de psychiatre, avait jusque-là été irréconciliable : la littérature et la médecine. S’autorise-t-elle avec ses patients la même tendresse que celle dont témoigne son narrateur envers son personnage principal, un homme cultivé et néanmoins sous le joug d’un délire paranoïaque chronique ?

     

    « Non seulement je m’autorise à la tendresse et à l’empathie, mais j’ai l’impression que ce sont les outils thérapeutiques les plus puissants, note-t-elle. Les techniques psychothérapeutiques, les médicaments, tout ce que la science procure, oui, c’est important, mais il n’y a rien de plus fort que de montrer à la personne devant toi que tu es sensible à ce qu’elle vit, que ça te touche. C’est nécessaire afin que la personne te donne la crédibilité nécessaire pour la soigner. »

     

    Les peuples autochtones au-delà de la tragédie

     

    Depuis 1999, Marie-Ève Cotton prend l’avion tous les deux mois afin de rallier le lointain Nunavik, où elle séjourne pendant une semaine, dans trois villages, le temps d’éteindre des feux. Son personnage de Mary, elle l’a largement élaboré à partir des visages éplorés mais courageux côtoyés là-bas.

     

    C’est une visite à Chisasibi, pendant sa résidence en médecine, qui réorienta la trajectoire de celle qui souhaitait jusque-là s’expatrier dans un pays en voie de développement une fois son diplôme obtenu. « En tant que psychiatre, on ne peut pas savoir qu’il se trouve chez nous une population avec un des taux de suicide les plus élevés au monde et ne pas sentir une certaine responsabilité, explique-t-elle. Mais je ne crois pas être particulièrement altruiste. Ce que je fais au Nunavik, je le fais par intérêt, parce que les gens que je rencontre là-bas sont des gens qui m’apprennent énormément. J’ai appris beaucoup auprès des autochtones sur comment on peut vivre pendant des années l’injustice tout en demeurant pacifique. »

     

    L’auteure rappelle que ni ses patients montréalais ni ses patients du Nord ne peuvent être réduits aux éléments les plus funestes de leur existence. « C’est beaucoup ce qu’on connaît des autochtones, l’aspect tragique. Il y a une femme que je suis dont trois des cinq enfants se sont suicidés. On se demande parfois comment une seule personne peut tolérer autant d’adversité. On se demande si c’est même possible. Mais ce qui est renversant, c’est que cette femme ne pose pas un regard nihiliste sur la vie. Elle a encore le goût de vivre. »

     

    Tout en se réjouissant que les idées reçues sur les autochtones fondent peu à peu sous la lumière de la réalité et de l’actualité, la docteure Cotton se fait un devoir d’éclairer elle-même les esprits obtus qui croisent son chemin sur les réseaux sociaux. « Le racisme, c’est à la fois les gens qui entretiennent des préjugés et les gens qui se taisent, plaide-t-elle. Je ne veux pas être de ceux qui se taisent. Avec ce que je sais maintenant, je ne peux pas laisser passer de grossièretés. Cela dit, j’essaie davantage d’instiguer la curiosité chez les gens à qui je m’adresse que de verser dans l’affrontement, parce que c’est délicat comme sujet. C’est dommage pour les autochtones qu’on ne les connaisse pas davantage, oui, mais c’est surtout dommage pour nous. Ma compréhension du monde est plus complète maintenant que je les connais. »

     

    De la difficulté d’être sans voix

     

    Comment ses patients réagiraient-ils en apprenant que leur psychiatre a signé un roman rempli de gens comme eux ? La question tenaillait forcément Marie-Ève Cotton au moment de révéler Pivot.

     

    « J’aurais trouvé ça légitime qu’on me dise : "Pour qui tu te prends d’écrire un livre en adoptant la perspective d’un schizophrène alors que t’es en santé et que t’as une belle job ?" J’aurais compris, assure-t-elle. Et pourtant, jusqu’à maintenant, plusieurs patients me disent plutôt : "Accepteriez-vous un jour d’écrire mon histoire ?" »

     

    Son prochain roman s’éloignera sans doute du monde de la psychiatrie, bien qu’elle s’engage à demeurer la porte-voix de ceux qui, malgré toutes les campagnes de sensibilisation du monde, sont toujours renvoyés à la marge de notre société. « Il n’y a pas de gala pour récompenser la résilience des gens qui vivent avec la maladie mentale. Ils souffrent tellement qu’on ne leur accorde pas de crédibilité ou de place pour s’exprimer. Peut-être voient-ils mon écriture comme une façon d’enfin exister ? »













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