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    Écrivains voyageurs (1/6): Bruce Chatwin, le voyageur détonnant

    25 juillet 2017 | Christian Desmeules - Collaborateur | Livres
    Bruce Chatwin, photographié en 1982 pour la couverture de son livre «Anatomie de l'errance»
    Photo: Grasset Bruce Chatwin, photographié en 1982 pour la couverture de son livre «Anatomie de l'errance»

    Ils ont rêvé le monde, avant de l’arpenter pour le mettre en mots. Les écrivains voyageurs conduisent les lecteurs au-delà des frontières et des apparences. Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à prendre le large en compagnie de ces aventuriers du verbe. Première escale : Bruce Chatwin.


    En une petite douzaine d’années d’écriture, Bruce Chatwin (1941-1989) avait réussi à se tailler une réputation monstre dans l’univers sans frontières de la littérature de voyage. Son premier livre, En Patagonie (1977), avait immédiatement propulsé l’écrivain anglais sous les feux de la rampe littéraire.

     

    À travers les provinces du sud de l’Argentine, du Río Negro à la Terre de Feu, il promenait ses lecteurs sur les traces de descendants de mineurs gallois, de hors-la-loi et de Juifs errants, de tondeurs de moutons, de curés zoologistes et du fantôme de Butch Cassidy — venu mourir jusqu’en Patagonie —, toujours à la recherche de légendes à polir ou à défaire.

     

    Dix ans plus tard, après avoir balayé de son regard bleu délavé l’immensité perdue du bush australien, sur les traces du nomadisme des aborigènes et de leur cosmogonie chantée, Le chant des pistes s’ouvre sur cette phrase : « À Alice Springs, quadrillage de rues écrasées de soleil où des hommes en chaussettes blanches entraient et sortaient sans arrêt de Land Cruisers, j’ai rencontré un Russe qui dressait la carte des sites sacrés aborigènes. »

     

    Vue aérienne, plongée mordante, puis échappée à hauteur d’homme. Presque tout l’art de Chatwin, habilement mêlé de manière de voir et d’invention, se trouve concentré dans cette seule phrase.

     

    Débarqué en plein coeur de l’Australie au début des années 1980, Bruce Chatwin cherchait avant tout à comprendre par lui-même, sur le terrain et non plus à travers les livres, ce qu’était au juste un« itinéraire chanté » et comment tout cela fonctionnait.

     

    Il va vite s’attacher aux pas d’Arkady, le fils d’un émigré russe devenu spécialiste des traditions et de la mythologie aborigène, engagé par le gouvernement australien pour faciliter la construction d’une voie ferrée à travers le territoire ancestral aborigène tout en essayant de préserver au maximum mythes et traditions. C’est un peu son guide, à la manière d’un Virgile, dans cet univers parallèle.

     

    Livre à l’écriture fluide et lapidaire, course à obstacles (les aborigènes se méfient à juste titre des petits Blancs qui veulent leur voler leurs secrets), parcelle d’autobiographie, Le chant des pistes est aussi une sorte d’enquête qui cherche à remonter aux sources premières du nomadisme, manière pour l’auteur de confronter au réel certaines de ses théories les plus folles sur l’essence de la condition humaine.

    Je vois des itinéraires chantés sur tous les continents, à travers les siècles
    Bruce Chatwin, écrivain
     

    « Je vois des itinéraires chantés sur tous les continents, à travers les siècles », écrit-il. Je vois les hommes laissant derrière eux un sillage de chants (dont parfois nous percevons un écho). Et leurs sentiers nous ramènent, dans le temps et dans l’espace, à une petite zone isolée de la savane africaine où, au mépris du danger qui l’entourait, le premier homme a clamé la stance par laquelle s’ouvre le chant du monde : « JE SUIS ! »

     

    Un livre également très personnel, imprégné de sa propre trajectoire. Son nom de famille, nous explique-t-il, provient à l’origine de Chettewynde, qui signifie « le chemin tortueux ». « Et en moi s’insinua l’idée que les liens mystérieux reliaient ensemble la poésie, mon propre nom et la route », ajoute Chatwin.

     

    Romans, récits ou reportages vont s’ajouter à ces deux oeuvres phares : Les jumeaux de Black Hill, Le vice-roi de Ouidah (qui a inspiré au cinéaste allemand Werner Herzog le film Cobra Verde), Utz, Qu’est-ce que je fais là et Anatomie de l’errance. Toute son oeuvre résonne comme un traité moderne du nomadisme en nous offrant une fusion parfaite entre le voyage et la littérature, entre le factuel et l’invention.

     

    Héritier moderne d’une solide tradition d’écrivains voyageurs anglais, esthète fini, « archéologue raté », comme il se décrivait lui-même, depuis toujours passionné par Rimbaud (« l’homme aux semelles de vent », selon la formule de Verlaine), l’écrivain mort du sida en 1989 possédera très vite son propre adjectif : « chatwinesque ». Une façon de voir le monde où la vérité s’invente et dans laquelle le voyage est autre chose qu’un pont entre deux rives.

     

    Chic indéfinissable, flegme légendaire, bavard comme une pie, expert en tableaux impressionnistes français chez Sotheby’s avant de céder à l’appel de la plume et des horizons lointains, Chatwin avait le sens du détail jusque dans le choix maniaque de ses carnets de notes (les fameux Moleskine) et ses exigences de maroquinerie sur mesure.

     

    Selon certains de ses amis, l’écrivain conservait toujours en réserve dans son sac de voyage des sardines en boîte et une demi-bouteille de champagne, dans l’éventualité où les choses tourneraient mal — et cela arrivait lorsqu’on choisissait de voyager, comme lui, aussi souvent hors des sentiers battus. Lorsqu’il n’y avait rien d’autre à faire que de s’asseoir, respirer par le nez et attendre que le vent tourne…

     

    C’est donc à sa façon qu’il a réinventé la littérature de voyage, loin des nostalgies d’empire et de l’exotisme de commande. Par l’invention, le brassage du réel et de l’imaginaire, il était un écrivain « en déplacement », un vrai, plutôt qu’un arpenteur-géomètre.

    Bruce Chatwin en quatre temps « Les Blancs changent sans arrêt le monde pour l’adapter à la vision fluctuante qu’ils ont de l’avenir. Les aborigènes mobilisent toute leur énergie mentale pour laisser le monde dans l’état où il était. En quoi cette conception est-elle inférieure ? »

    Extrait de «Le chant des pistes»

    Premiers pas : Né en 1940, alors que la Seconde Guerre mondiale faisait rage et que son père, absent, s’était engagé dans la marine, Chatwin, nomade précoce, déménagera régulièrement en compagnie de sa mère au cours de ses premières années d’existence.

    Premier livre En Patagonie, paru en 1977.

    Premier voyage : Employé de la société de vente aux enchères Sotheby’s, il va se mettre à voyager intensément à partir du début des années 1960, à la fois pour le travail et pour des motifs personnels.

    Territoires explorés : La Patagonie, le bush australien, le Bénin.
    Le chant des pistes
    Bruce Chatwin, traduit de l’anglais par Jacques Chabert, Le Livre de poche, Paris, 1990, 416 pages












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