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    Gilles Marcotte en mémoire

    Louis Cornellier
    15 juillet 2017 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques

    Dans l’histoire de l’essai québécois, Gilles Marcotte (1925-2015) s’impose comme un précurseur et comme un maître. Ses premiers essais — Une littérature qui se fait (1962), Le temps des poètes (1969) et Le roman à l’imparfait (1976) — accompagnent et éclairent le passage de la littérature canadienne-française à la littérature québécoise en y participant.

     

    C’est peu de dire que Marcotte était un critique remarquable. Il fut certainement « l’un des plus grands », n’hésite pas à écrire André Brochu, qui fut son collègue et ami, dans Présences de Gilles Marcotte, le plus récent numéro de la revue Études françaises, tout entier consacré à la mémoire de celui qui a laissé sa marque non seulement comme critique (La Presse, Le Devoir, L’actualité), mais aussi comme essayiste, nouvelliste, romancier et professeur à l’Université de Montréal.

     

    Étudiant en lettres et nationaliste, à la fin des années 1980, je n’ai pas tout de suite aimé la prose de Marcotte. Fédéraliste, il affirmait, en 1989, dans l’introduction de Littérature et circonstances (Nota bene, 2015, pour la réédition), adhérer « encore à la plupart des valeurs que proposait Cité libre » et multipliait les déclarations de méfiance à l’endroit du nationalisme littéraire. Ses essais, de plus, me semblaient plus impressionnistes que rigoureusement théoriques et dégageaient un parfum canadien-français, deux caractéristiques qui convenaient mal à ma jeune modernité militante.

     

    Un véritable écrivain

     

    Marcotte n’a pas changé, mais moi, si. J’ai même fait de la critique dans Cité libre, au début des années 1990, avant de renouer avec le souverainisme. Je suis devenu, surtout, je pense, avec l’âge et la pratique, un meilleur lecteur, moins dogmatique, plus sensible à l’intelligence interprétative qu’à l’esbroufe théorique, ce qui m’a permis de comprendre enfin la vraie valeur de l’oeuvre de Marcotte.

     

    Souvent réduit à son statut de critique, dont la principale qualité aurait été son art d’éclairer les oeuvres des autres, Marcotte, écrit le sagace Robert Melançon, est bien plus que ça. C’est un véritable écrivain, « c’est-à-dire non seulement attentif à la langue, mais faisant de la langue le lieu de sa pensée et de sa vie intérieure ».

     

    La littérature, continue Melançon, « se signale par une sorte de tremblement du langage, par une incertitude, par une prise de risques qui lui interdit de prétendre porter tout uniment une vérité aussitôt utilisable », et toute la prose de Marcotte vibre de cette « précarité » lumineuse et nécessairement dérangeante.

     

    Il suffit de lire, pour s’en rendre compte, l’essai que le critique consacre à Nelligan dans Une littérature qui se fait. Il évoque certains vers « gauches et lourds » du poète, mais c’est pour aussitôt leur trouver « une troublante intensité ». Nelligan, poursuit-il, affronte le drame de la mort, mais cette dernière, dans son oeuvre, « n’est pas souveraine » et « reste emprisonnée dans le jeu des mots ». En présentant ce livre, Jean Larose note, chez Marcotte, « ce don de clouer le cercueil d’un auteur en prononçant son éloge ». L’inverse est aussi vrai : il rend hommage en critiquant.

     

    Le génie de la discrétion

     

    C’est l’art de Marcotte, qui a consacré toute son oeuvre à bousculer amoureusement, avec une « joie sévère », selon la juste formule de Pierre Popovic, les auteurs québécois, notamment ceux du XIXe siècle, pour, écrivait-il, « déceler derrière leurs pauvres mots la réalité à laquelle nous demeurons présents », une réalité, constate Marie-Andrée Beaudet, qui renvoie à une certaine « pauvreté natale », un thème aussi cher à Miron. Marcotte croyait à la nécessité de la littérature québécoise, mais refusait un nationalisme aveugle à ses faiblesses. Cela s’appelle de la lucidité.

     

    La professeure Isabelle Daunais, auteure du magistral essai Le roman sans aventure (Boréal, 2015), est peut-être, avec Michel Biron, qui signe aussi un bel essai dans ce numéro, la plus brillante héritière de Marcotte. Dans une pénétrante réflexion sur le genre essayistique, elle rend hommage à « l’essayiste discret » que fut Marcotte. Ce dernier, explique-t-elle, se distingue des champions du genre en ne se posant pas en combattant face au monde, « mais à ses côtés », habité qu’il est par un « amour de la réalité » lui faisant fuir « les constructions trop théoriques ».

     

    Pour Marcotte, écrit Daunais, « la littérature est nécessaire précisément en ce qu’elle permet de lutter contre l’utilité […], ses certitudes, ses leçons de morale, sa bonne conscience ». La discrétion, en littérature ou ailleurs, n’interdit pas le génie.

    Présences de Gilles Marcotte
    ★★★★
    Études françaises, volume 53, no 1, PUM, Montréal, 2017, 172 pages












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