Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    L’écrivain raconté par ses images

    La littérature peut-elle devenir patrimoine culturel sans la photographie des auteurs, demande un groupe d’universitaires?

    15 juillet 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Détail d’une série de portraits de Raymond Queneau, croqués dans un photomaton en 1928
    Photo: Fonds Jean-Marie Queneau/diff. Éditions Gallimard/PUR 2017 Détail d’une série de portraits de Raymond Queneau, croqués dans un photomaton en 1928

    Il n’y a pas que les mots qui ont construit la notoriété exceptionnelle de Victor Hugo. Il y a aussi les images représentant l’homme de lettres et sans lesquelles sa légende, de son vivant comme après sa mort en 1885, aurait été moindre. « Hugo s’est […] employé lui-même, en un parallèle systématique et parfaitement conscient avec la réalisation de son oeuvre écrite, à constituer, susciter, encourager et enrichir [l’imagier] consacré à sa personne », écrivent Jean-Pierre Montier, David Martens et Anne Reverseau, professeurs de littérature en France et en Belgique pour expliquer la célébrité du père des Misérables et de Notre-Dame de Paris dans L’écrivain vu par la photographie (PUR).
     

    Photo: Maison de Victor Hugo/ Presses Universitaires de Rennes, 2017 Victor Hugo en 1853

    L’ouvrage académique met l’accent sur ce que les romanciers, poètes, dramaturges, essayistes ont montré d’eux-mêmes, par l’image plutôt que les mots. « Sur le plan de la représentation, tout porte à croire que l’hugolâtrie finale est le résultat d’un formidable mécanisme de fusion progressive entre l’iconographie de l’homme et celle de l’oeuvre », ajoutent-ils en citant un texte publié dans Le monde illustré, au lendemain des funérailles de Victor Hugo.

     

    On aurait pu croire les deux mondes aux antipodes. Erreur. Littérature et photographie font très bon ménage.

     

    Mieux, la démocratisation des « processus de production de l’image » est même à l’origine d’un phénomène sociologique et anthropologique singulier dans le monde des lettres. Elle a permis aux écrivains de se représenter eux-mêmes, de lier une certaine intimité à leur travail, de se montrer en groupe, pour faire corps, définir des cénacles, revendiquer un engagement social, politique, linguistique, culturel, découvre-t-on au contact des nombreux universitaires qui se succèdent dans ce bouquin pour contribuer à l’autopsie de clichés, argentiques ou numériques, qui font la littérature et sa mise en patrimoine, depuis hier et encore aujourd’hui.

    Photo: Bibliothèque nationale de France/ Presses Universitaires de Rennes, 2017 Alexandre Dumas fils dans son bureau 
     

    Pour le public qui jusque-là se bornait à lire, la photographie a permis la découverte de l’apparence physique des assembleurs de mots, de ces conteurs d’histoire, de ces constructeurs de réalités alternatives et parfois même de leur facétie, comme dans cette série d’images tirées d’un photomaton et montrant Raymond Queneau en 1928 dans une grande diversité d’expressions. Une sorte d’exercices de style... picturaux.

    Photo: Bibliothèque nationale de France/ Presses Universitaires de Rennes, 2017 Roland Barthes sur une plage des Landes, 1957 
     

    « La photographie de l’écrivain renvoie à une multitude d’images d’Épinal, faisant jouer à fond les dimensions symboliques de la figure de l’auteur », exposent Marie-Pier Luneau, prof de littérature à l’Université de Sherbrooke, et Marie-Ève Riel, postdoctorante à l’UQAM, dans ce bouquin qui creuse le sujet dans le vaste territoire de la francophonie. On y découvre d’ailleurs des photographies de Gaston Miron, d’Hubert Aquin, de Gaëtan Dostie. Entre autres. Écrivain à sa table de travail, dans sa bibliothèque, dans les décors de ses inspirations… ces représentations sont aussi nombreuses que prévisibles. Par la mise en commerce de plus en plus évidente qu’elles soutiennent, ces images ont aussi fait apparaître des écrivains de plus en plus beaux, a confirmé il y a quelques années Antoinette Rouverand, directrice du marketing chez Hachette dans les pages du Nouvel Observateur, citée ici par les deux universitaires, à dessein : « Évidemment, une jolie femme ou un beau gosse, ça fait toujours mieux […] Je ne dis pas qu’un moche va gêner les ventes, mais à l’inverse, un beau va plutôt les booster. »

     

    Émile Zola dans le décor orientaliste de son bureau, Alexandre Dumas fils austère derrière son bureau de style Empire, Verlaine entre arrogance et dépression attablé dans un troquet parisien font figures d’exception, mais viennent alimenter malgré tout ce courant critique et puriste qu’éclaire la sociologue Nathalie Heinich à propos de cette célébrité par l’image qui, pour l’écrivain comme pour d’autres artistes d’ailleurs, tendrait à « dévaloriser l’oeuvre d’art ». C’est du moins ce que le snobisme prétend. « Valeur de célébrité et valeur artistique peuvent cumuler dans l’esprit des profanes, mais tendent à s’opposer dans la culture savante », écrit-elle.

    Photo: Crédit: Bibliothèque nationale de France/ Presses Universitaires de Rennes, 2017 Emile Zola chez lui en 1890 
     

    La condamnation est aussi facile que réductrice. Elle ne tient pas compte non plus de la part de cette iconographie de l’écrivain dans la mise en valeur du littéraire et sa conversion en patrimoine culturel, font remarquer Martens, Montier et Reverseau dans une conclusion qui fait écho à Roland Barthes, pas uniquement exposé sur la plage en 1957, mais également cité sur la mise en spectacle dudit écrivain. « On aurait tort de prendre cela pour un effet de démystification. C’est tout le contraire », a-t-il écrit dans Le Figaro magazine en 1970. Le texte s’intitulait « Les écrivains en vacances ». Participer « par la confidence à la vie quotidienne d’une race sélectionnée par le génie » flatte le lecteur. « Le solde de l’opération, poursuit le philosophe, c’est que l’écrivain devient encore un peu plus vedette [il] quitte un peu davantage cette terre pour un habitat céleste. » Un lien de causalité qui reste à voir, même si, ici, à plusieurs égards sur 300 pages, il peut déjà être vu.

    Photo: Bibliothèque nationale de France/ Presses Universitaires de Rennes, 2017 Verlaine au café François 1er 

    L’écrivain vu par la photographie
    ★★★ 1/2
    Sous la direction de David Martens, Jean-Pierre Montier et Anne Reverseau PUR Rennes, 2017, 300 pages












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.